Les périphériques vous parlent N° 8
JUILLET 1997
p. 48-50

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récit d'une émergence

Défricher de
nouveaux possibles

Rhizome :
Tige souterraine de plantes vivaces
Qui émet des adventives tenaces
Elle pousse les bourgeons à la surface
Perçant murailles de place en place

Lors de la manifestation des États du Devenir en novembre dernier, une initiative en gestation avait été longuement présentée et débattue. Depuis, l'association Rhizome a été créée. Elle parie sur le long terme. Traversière et buissonnière, elle se veut un outil de revendication, d'analyse politique et de débat, contre vents libéraux et marées compétitives, les actions sur le “terrain social” relevant trop souvent du bricolage de l'immédiat soumis à l'urgence sans cesse renouvelée.

Aujourd'hui, 75 % de la population vit en zone urbaine, et ce sur une superficie qui représente à peine 18 % du territoire métropolitain. Ainsi, trois habitants de la France sur quatre vivent en ville. En ville, mais dans quelles villes ? La majorité de la population vit dans les périphéries, contre un quart en centre ville, et un autre quart en zone rurale. Le « périphérique » est devenu dominant, qu'on l'appelle banlieue ou périurbain. Dominant, mais aussi uniforme et en extension constante. En extension parce qu'il consomme chaque année cinquante mille hectares supplémentaires. Uniforme, parce que les mêmes paysages, les mêmes panneaux, les mêmes carrefours, les mêmes immeubles, les mêmes grandes surfaces, les mêmes espaces verts se répètent à l'infini, interchangeables et monotones. Uniforme aussi, car il se caractérise par une juxtaposition d'ensembles fonctionnels spécialisés, ici l'habitat, là la consommation, ici le travail, là l'université. Le périphérique devient central, au détriment des villes centres qui, autrefois foyers de civilisation, sont abandonnées au profit de la prolifération des bureaux. Ainsi, insidieusement c'est toute une culture de société qui disparaît. Une culture qui disparaît dans une structuration qui contrairement aux inquiétudes dominantes est loin d'être chaotique, mais plutôt organisée de telle façon qu'elle engendre l'immobilité, tout en accentuant un sentiment de déracinement profond.

Exclus, exclos, esclaves
 
 

PHILOCRATES

Il existe de surprenants phénomènes prétendument philosophes. Ils écrivent des livres qui se vendent bien, passent à la télévision... Ils nous enseignent que la philosophie est le fruit d'un long travail : cinq ans pour lire la Critique de la Raison Pure, de Kant ; quinze à vingt ans à penser par les autres avant de réussir à penser par soi-même, y compris en matière de politique. “Allons crèves la faim ! Avant de vous révolter, lisez donc La Critique de la Raison Pure pendant cinq ans, afin de vous rendre compte si le responsable de vos maux est bien ce système que vous désirez briser !” Un article d'un de ce genre de philosophes - Luc Ferry, philosophe attitré du pouvoir, “philocrate” - dans le journal le Point, nous explique sans autre argumentation “que le rap, ce n'est pas de la culture”. Tant de détours par un long discours dégoulinant de fausse humilité pour en arriver là ! C'est que, n'importe quelle niaiserie devient valable vomie de la bouche propre d'un prétendu grand sage. Que le rap soit ou ne soit pas de la culture, je ne veux même pas en discuter. En discuter, c'est rendre digne des propos qui ne sont qu'insultes déguisées en expertises. Il s'agit là du même genre de raisonnement aux débouchés racistes que ceux qui ont naguère justifié la colonisation, et selon lesquels, il fallait apporter la culture aux civilisations africaines qui en étaient dépourvues. La meilleure solution, pour ne pas avoir. à répondre aux citoyens des quartiers décimés par les politiques néo-libérales, est bien de nier leur parole, leur culture !

(Jérémie Piolat)

 

Pour mieux comprendre ce sentiment de déracinement éprouvé par une large partie de la population, on peut se rapporter à ce qu'écrivait la philosophe Simone Weil au début des années quarante, à propos cette fois de la notion d'enracinement : « L'enracinement est peut-être le besoin le plus important et le plus méconnu de l'âme humaine. Un être humain a une racine par sa participation active réelle et naturelle à l'existence d'une collectivité qui conserve vivants certains trésors du passé et certains pressentiments d'avenir. L'homme a besoin de recevoir la presque totalité de sa vie morale, intellectuelle et culturelle par l'intermédiaire des milieux dont il fait partie. Les échanges d'influences entre milieux très différents sont aussi indispensables que l'enracinement dans l'entourage naturel. Mais, un milieu déterminé doit recevoir une influence extérieure non pas comme un apport, mais comme un stimulant qui rend la vie plus intense ». Chacun appréciera les parallèles possibles avec le quotidien actuel. Vitrolles, par exemple, qui de petit village provençal de quelques milliers d'âmes il y a trente ans, est devenu une vaste zone bétonnée. Cité dortoir peuplée de 40 000 individus aigris et désabusés, ferment idéal des rejets les plus nauséabonds. Et les campagnes, les verts bocages tant appréciés comme havres de paix et de tranquillité ? 85 % du territoire peuplé par seulement 25 % de la population. Que d'air frais et d'espace pourtant massivement déserté depuis des décennies. Un processus loin d'être inversé : en 25 ans une ferme sur deux a été rayée de la carte. Ces dernières années, elles disparaissent à la cadence de 5 % par an. Globalement, seules les superstructures de plusieurs centaines voire milliers d'hectares tirent leur épingle du jeu. Représentant 20 % des exploitations, elles raflent 80 % des aides attribuées à l'agriculture, et ceci avec l'aval des ministères concernés, des organismes de crédit et des divers offices de production.

Face à cela, 40 000 agriculteurs sont considérés en difficulté, c'est-à-dire non solvables et au bord de la faillite. 25 % de la population agricole française vit sous le seuil de pauvreté. La disparition d'une frange de la société est d'ores et déjà calculée et programmée à terme. On assiste à un véritable déménagement rural dû à la désertification d'une part et à un productivisme forcené d'autre part, qui transforme les campagnes en usines sans toit, en une agriculture que la nature dérange; et ceci, dans un contexte de réorganisations administratives, de fermetures d'écoles et de restructurations des services publics. Ainsi les convergences entre situations urbaines et rurales s'accentuent mais c'est le nivellement par le bas qui crée l'égalité.

Alors apparaissent les nouveaux termes, les nouveaux modes de classification d'une certaine population ; les mots exclu, précarité... entrent dans le langage commun pour une meilleure commodité de l'esprit. Et de voir « le peuple des chômeurs », courir, courir, réclamer son dû, implorer à « dame croissance » qu'elle restitue cette structure génératrice de valeur, de lien social, de moralité, de solidarité, et ce par quoi le miracle reviendra : le travail et son sacro-saint emploi. La finalité de « l'exclu » serait donc de devenir un « inclus ». Mais inclus où et dans quoi ? Pour se retrouver parmi les privilégiés, parmi ceux qui ont cette chance - même s'ils ne s'en rendent pas toujours compte - d'avoir un travail. La seule logique serait donc, pour ne pas devenir exclu, de se battre pour conserver ce qui est en danger, de conserver coûte que coûte son emploi, d'être éternellement un inclus, un élément de pilier de notre beau monde face à l'appétit vorace des spéculateurs en tout genre. Et de suivre unanimement la nouvelle donne : pour conserver, il faut aménager. Aménager, et se positionner dans les étroits créneaux existants, puisque à l'évidence, ce sont les seuls qui existent. Interdit dès lors de trouver une issue à cette succession d'enfermements, de penser que, par exemple, on pourrait applaudir à la fin du travail, à ce travail considéré comme l'alpha et l'oméga de l'existence sociale ou de l'existence tout court. Certes, face à chacun, s'étale l'insupportable visible, le quotidien ou le fatal. Mais le visible n'a jamais interdit d'imaginer l'invisible. L'invisible à l'œil nu est ce qui naît.

Apprendre à ne rien faire, inventer du plaisir et du désir, penser que l'espèce peut vivre autrement que ce que l'école inculque frauduleusement, puisqu'elle n'est toujours pas faite pour apprendre à nier ce pour quoi et par qui elle est faite : le pouvoir, celui du savoir et de tous les autres. Dès lors, il nous incombe de faire valoir nos droits d'audaces. Permettre à des individus, des groupes ou des collectifs de réaliser des projets de vie sur une autre logique de fonctionnement ; des projets qui changent l'échelle des contraintes pour les rendre cernables et modifiables. Rechercher des futurs possibles, ce pourrait être un des buts de l'association Rhizome qui vient de voir le jour. Si Rhizome existe, c'est parce que des groupes d'horizons divers se rejoignent dans la volonté de créer de nouveaux lieux d'expérimentation d'économies nouvelles, d'agricultures durables, de rencontres et de débats ; des lieux qui repensent les échanges et qui grignotent les monopoles de la culture et de la fête. Rhizome, car il s'agit aussi de réfléchir et de redéfinir ce qu'est l'enracinement.

Ainsi, le noyau de cette association se compose de trois groupes. L'Association Grain de Terre dans le département du Tarn, cherche à acquérir un terrain au pied de la Montagne Noire. Ce lieu avec terres et bâtiments entend faire cohabiter des activités complémentaires, de l'auberge à la valorisation du bois, de la recherche théâtrale à l'élevage, en tout cas une rencontre ininterrompue entre ruraux et urbains. La ferme du Hayon quant à elle est située au sud de la Belgique. Issue d'une rencontre entre jeunes agriculteurs et citadins, elle se veut un espace de communication et d'expérimentation des savoir-faire qui s'y développent. Élevage, agriculture, transformation de produits, lieu d'accueil par le fait même qu'ils existent, les Hayons défrichent de nouveaux sentiers sans prétendre posséder une réponse. À l'initiative de Rhizome se trouve également Longo maï et ses 23 années d'existence. Longo maï regroupe une dizaine de lieux, d'ouest en est tout au long de l'Arc Alpin jusque dans les Carpates ukrainiennes. Une volonté tenace d'échapper au pli égoïste sur un nirvana alternatif fit que Longo maï a toujours voulu se donner les moyens concrets d'une réelle autonomie politique en créant par exemple le Forum Civique Européen. L'objectif de Rhizome est donc de faire connaître des projets auprès de tous ceux susceptibles de les aider. Actuellement, Grain de Terre et la ferme du Hayon ont besoin d'un large soutien. Ensemble, nous pouvons soutenir ces projets et ceux à venir, proposer à tous, individus, réseaux ou associations d'entrer directement en relation avec eux. Car sans une réflexion et une participation large, qui peut prétendre acquérir des espaces propres à la réalisation de projets, ruraux ou non ? La terre, les forêts, les bâtiments et le foncier en général sont devenus de tels objets de spéculation qu'ils atteignent des prix sans aucune mesure avec leur valeur d'usage. L'acquisition collective peut être une solution pour sortir enfin de la relation proprieté-utilisation.

Rhizome a donc besoin du plus grand nombre pour construire de nouvelles passerelles pour que, même s'il n'est pas imaginable globalement, un autre mode de vie se précise. C'est cela l'urgence, une urgence morale, philosophique et politique ; l'urgence d'une pratique de maintenant sur des territoires qui ne peuvent être que continentaux, les continents faisant un monde, donc des territoires locaux : vaste archipel de « fora » libres, inégaux et fraternels.

Une brochure de présentation de Rhizome et des différents projets existe, vous pouvez la commander en écrivant à une de ces trois adresses : Grain de Terre, BP 56, 31240 L'UNION, Tél/fax : 05 63 33 11 47. Ferme du Hayon 108 B 6769 SOMMETHONNE, Tél/fax 32 (0) 63 57 90 80. Association Rhizome, Le Pigeonnier, 04300 LIMANS, Tél : 04 92 73 05 98, Fax : 04 92 73 18 18.


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Les périphériques vous parlent, dernière mise à jour le 25 avril 03 par TMTM
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