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Numéro 23 WEB
La guerre du savoir : experts et intellectuels/science et idéologie
par Yovan Gilles [photos de Andrea Paracchini]

Sommaire

Les pratiques sociales et politiques ont beau reposer sur des croyances, des certitudes, des sensibilités, elles ont toujours besoin d’une objectivation qui en appellera à une expertise susceptible de les ratifier et de les dérober à ce qui subsisterait en elles d’idéologie, c’est-à-dire de partialité et de défense d’intérêts de classe. Dans le contexte de la légitimation de la nécessité de la mondialisation, des politiques sécuritaires, de la restriction de la dépense sociale ou des orientations techno-scientifiques, la fonction de l’expert professionnellement distancié de l’objet de son expertise au nom de la raison ou du bon sens, prime de plus en plus sur le rôle dévolu jadis à l’intellectuel délibérément conflictuel et polémique au regard des choix de société, et ne séparant pas armes de la connaissances et subjectivité de l’engagement. Les rapports entre autorité intellectuelle et validation scientifique, augurent ainsi une guerre médiatique des savoirs qui n’est pas sans importance quant à la façon dont se fabrique l’opinion aujourd’hui en France.

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Les pratiques sociales et politiques ont beau reposer sur des croyances, des certitudes, des sensibilités, elles ont toujours besoin d’une objectivation qui en appellera à une expertise susceptible de les ratifier et de les dérober à ce qui subsisterait en elles d’idéologie, c’est-à-dire de partialité et de défense d’intérêts de classe. Dans le contexte de la légitimation de la nécessité de la mondialisation, des politiques sécuritaires, de la restriction de la dépense sociale ou des orientations techno-scientifiques, la fonction de l’expert professionnellement distancié de l’objet de son expertise au nom de la raison ou du bon sens, prime de plus en plus sur le rôle dévolu jadis à l’intellectuel délibérément conflictuel et polémique au regard des choix de société, et ne séparant pas armes de la connaissances et subjectivité de l’engagement. Les rapports entre autorité intellectuelle et validation scientifique, augurent ainsi une guerre médiatique des savoirs qui n’est pas sans importance quant à la façon dont se fabrique l’opinion aujourd’hui en France.

Faut-il être aussi expert que l’expert, aussi méritant qu’il l’est lui, pour comprendre ce qu’il nous dit, du moins quand il lui arrive de s’adresser au citoyen ? Les théories scientifiques sont l’objet de récupérations de la part d’intellectuels qui figurent ici à titre d’imposteurs, selon Sokal et Bricmont, quand parût leur essai sur les impostures intellectuelles il y a quelques années [1]. En bref, il s’agissait là d’affirmer la méfiance des habilités à savoir envers une forme moderne de sophistique, puisque les intellectuels épinglés par eux disent comprendre quelque chose de la science alors, qu’en fait, s’ils disent comprendre, ils ne comprennent pas ce qu’ils en disent. Malheureux sophistes à qui l’on fait toujours endosser le rôle d’affreux.


Voilà du coup dressé l’un contre l’autre deux régimes de discours : le scientifique et l’intellectuel, la rigueur et le supplément d’âme, le langage-objet et la périphrase, le discours de la science et celui qui, en parlant, ne peut qu’y affleurer. Les intellectuels et les chercheurs sur le terrain d’autres sciences vulnérables et attentatoires telles les sciences humaines, à la recherche d’un objet qui n’est pas pur des incertitudes du langage, pourront bien prétexter que leur usage de "la science dure" est métaphorique et qu’ils ne prétendent pas - eux "les mous" - lui tendre un miroir fidèle dans lequel elle pourrait se réfléchir. Il n’empêche qu’est ici condamnée une attirance qui déforme son objet parce qu’elle n’en maîtrise ni la facture, ni l’origine. Si donc les incursions des non-scientifiques sur le terrain scientifique se font sur le mode de la métaphore, la faute en est à la métaphore et aux abus de langage dont se rendent coupables ceux qui les utilisent. Cet emploi de la métaphore, des "images", très grossièrement, justifie l’approximation, les extrapolations, par rapport à une pensée scientifique réticente aux jeux de langage puisque, par vocation, destinée à recueillir le langage de la nature sans avoir à se préoccuper de la nature du langage.

La question n’est pas de décider si les auteurs avaient tort ou raison - et si les procès qu’ils intentaient étaient fondés - mais bien de savoir où l’on veut en venir. Hormis de longs argumentaires sur le grief, nulle conclusion à propos d’éventuelles mesures de contrôle qui viseraient à enrayer la prolifération sauvage des discours sur la science. Alors, nous nous mouillerons, pour donner l’exemple : pourquoi chaque domaine d’expertise n’instaurerait-il pas une police sanitaire du langage qui verbaliserait les dérives de ceux qui se rendent publiquement coupables d’ignorance à l’égard de ses objets ? Cette police stipulerait également la manière dont les théories scientifiques doivent être comprises et interprétées autant par les citoyens que par les intellectuels sujets à la passion et les praticiens incriminés d’autres domaines ? Cette police du langage, encore, concevrait aussi une échelle de valeurs qui hiérarchiserait pensée scientifique et "pensée qui pense" pour son propre compte et pour sa "chapelle". Les intellectuels, les poètes, les citoyens seraient désormais redevables de leurs erreurs auprès des experts habilités, en l’occurrence les producteurs d’épistémè et les scientifiques pratiquants. A l’image du règlement scolaire dans les écoles, ils auraient à rendre des comptes, des compte-rendus, quant à la bonne manière de comprendre une idée qui aura été ratifié par un conseil scientifique supérieur, de se l’expliciter pour soi-même et d’en destiner au public un commentaire suffisamment précis de façon à ce qu’il ne subsiste plus d’équivoque quant à son interprétation. Le cas échéant, s’agirait-il de trahisons, de malentendus ou alors de surdité ? La formule, en la circonstance, est de rigueur qui énonce qu’il vaut encore mieux n’être pas compris que d’être mal compris. Le pouvoir de l’expertise ne demande pas mieux, pour se renforcer et se rendre plus opaque encore aux citoyens, en se dissimulant derrière des attitudes déférentes vis-à-vis d’une science qui logerait à meilleure enseigne que l’Opinion.

Dans cette logique, qui se porte donc candidat pour reprocher au scientifique du chaos de faire choix d’images poétiques pour décrire le plus finement possible des phénomènes physiques tels que "l’attracteur étrange", "l’effet papillon", ou encore les "structures dissipatives" ? S’il y en avait un, se rendrait-il coupable d’un crime de lèse-poésie ? Imaginons que les légataires de Goethe les accusent de parapher les Affinités Electives détournées par eux en "affinités moléculaires" ? Le droit de propriété intellectuelle aura-t-il été contourné ? Et pourquoi pas un concile extraordinaire de physiciens qui pénaliserait les divagations de certains de leurs collègues dont les recherches expérimentales se noient dans un flot d’exaltations mystiques ? Ou encore une réunion extraordinaire d’épistémologues mettant à son ban un scientifique de renom qui affiche sans vergogne des ambitions conceptuelles dépassant, outre mesure, les bornes de sa spécialité ? Le problème va au delà des pinaillages dont les retombées sont plus médiatiques qu’autre chose. Lacan connaissait-il vraiment les mathématiques avec ces nœuds boroméens ou alors se l’ai-t-il joué matheux devant un auditoire incrédule ? De quoi les psys se mêlent-ils donc ? Retenons seulement des procédures de remise en ordre promptes à trancher entre discours sérieux et abusif. Bien sûr, tout cela encore, au nom d’une rigueur qui serait l’apanage d’un savoir qui en impose, et qui aurait toute légitimité pour se formuler, à un point tel que d’autres modes de savoir empiétant sur lui, auraient, quant à eux, besoin d’une accréditation spéciale pour manipuler leurs objets et fréquenter les créatures dont la science peuple notre imaginaire. Les pratiques de disqualification qui érige chaque expert en gardien du seuil de son propre domaine et qui prennent à témoin la légitimité d’un savoir à occuper à lui seul tout l’espace de son énonciation, représentent bien évidemment des pratiques éminemment politiques si l’on s’en réfère aux écrits d’Alain Bauer à la fois juge et partie sur les questions de sécurité.

En fait, il s’agit de disqualifier en démontrant comment l’autre pseudo-expert était en fait ignorant ; malgré les apparences trompeuses qui ont confondu un temps des lecteurs peu avertis. Les imposteurs peuvent désormais se mordre les doigts d’avoir prospecter en pays étranger, en territoire occupé, en terre d’ingratitude, en faisant trembler les murs de la Maison Familiale.

Ce qui s’appelle philosophie peut bien voyager pour des horizons insolites à bien des égards, à l’insu de la vigilance des postes frontières qui partagent les sciences, l’art ou le politique. L’objection à une telle perspective est que les territoires sont bien souvent tracés par des "défense de toucher" disciplinaires. Récompenses et distinctions se décernent avant tout à ceux qui ont fait la preuve qu’ils ne feraient pas de remue-ménage dans la Maison, en y introduisant des étrangers, des idiots. La polémique suscitée par l’ouvrage de Sokal et Bricmont sur le bon et le mauvais usage de la science a fait beaucoup gloser. Sa parution rappelait que les "territorialités" du savoir dont parlait Félix Guattari n’ont pas mis leurs balises au rancart. Les nouveaux partages ne se redessinent pas facilement. D’autant que tout un réseau de communications savamment filtré relie les experts entre eux, à seule fin qu’ils règlent leurs comptes par livres interposés. Et il ne fait guère de doute que cela ne fasse pas une grande différence pour le citoyen qui a d’autres chats à fouetter. Quant aux esprits de corps, ils sont peu scrupuleux quant aux moyens qu’il leur faudra utiliser pour conserver à l’expertise son pouvoir et chasser les curieux.

Si les procédures de disqualification mises en oeuvre par les deux auteurs nord-américains étaient si attrayantes, c’est que l’on peut en tirer quelques questions quant au pouvoir de l’expertise. Peut-être aussi à l’insu des auteurs eux-mêmes dont le but était de prendre pour cible des intellectuels reconnus, ou plutôt de les surprendre - preuves à l’appui de leurs textes - en flagrant délit de science mal comprise. C’est l’histoire de l’arroseur arrosé. Voilà en bref pour le chef d’inculpation par lequel deux experts s’autoproclamaient tribunal d’exception afin d’y convoquer - pour y être jugés - les nouveaux sophistes. En montrant en premier lieu que leur postérité est usurpée par des malentendus qu’ils se proposent, eux, de clarifier en tant que spécialistes. En effet, la sophistique vient au secours de l’intellectuel qui peut faire illusion uniquement parce que le bon maniement qu’il fait de la langue laisse croire qu’il maîtrise son sujet. Le jargon compense la déficience du raisonnement dont les mécanismes sont plus rigoureux. Si la science est aride, c’est parce qu’elle n’a pas à s’énoncer "joliment". Ce n’est cependant pas la concurrence des idiots qui devrait inquiéter l’expert plutôt que celle de ses collègues. Chaque domaine - sciences humaines ou non-humaines - n’offre-t-il pas le spectacle d’odieuses rivalités ? Mais pourquoi se lamenter puisque ces dernières ne font pourtant que refléter une économie de marché envenimée par la compétitivité ? Veut-on dire que les non-initiés, les idiots, les citoyens, quant à eux, auraient le devoir d’en savoir au moins autant que l’expert pour gagner le droit de lui trouver un intérêt et d’être concerné par les problèmes qu’il soulève ?

"Quand le savoir s’assied et prend une chaise, quand il commence, comme dit Molière, à prêcher en chaise, ou en chaire de vérité - le meuble désignant le savoir comme de la science", écrivait à son tour Marcel Détienne, il n’y a alors plus que la vanité pour le mouvoir, sinon l’appât des titres. Ce savoir en chaire est en divorce de chair. On s’y installe, bien agrippé aux barreaux de chaise. Il devient le moyen sûr d’accomplir une carrière. On s’y ménage un espace pour ses vieux jours. Et il mobilisera toutes les ressources indispensables au maintien du prestige, s’il s’agit d’éliminer les non-attitrés qui s’accaparent son objet. Mais la guerre du savoir est astucieuse : l’expert lui du pouvoir scientifique dont parle Isabelle Stengers dans Science et pouvoir, qui masque ses avantages en jurant travailler pour la vérité vraie, vérité dont le royaume se situe par delà les luttes d’intérêts, fait valoir son dévouement à une connaissance qui n’use plus d’un "je" impondérable pour s’énoncer, mais d’un "il" discret qui fait oublier l’homme pour le livre, le style pour l’honnêteté, la passion pour la science. La neutralité de ton résonne comme la voix de l’objectivité. La sagesse rassise chasse au loin la gouaille d’une concurrence qu’elle pressent et dont elle exècre la fougue. Les étudiants avides de diplômes et soucieux de prendre la place du maître, seront-ils les seuls dupes d’un tel carriérisme qui a préfère toujours la sécurité au risque ? Ce maître, justement, si soupçonneux envers la nouveauté, le singulier, prétextant que le présent est toujours vieux et que le passé n’est dépassé que pour les têtes brûlées toujours prêtes à refaire le monde. Cette figure de l’excellence déconseillera alors aux avortons de prendre une position à l’égard de la science, sous prétexte que les égards, seuls, préservent de l’égarement qui est inévitablement la rançon de la révolte. Et ceux-là enfin, si hostiles à ce qu’un opportun affirme sa différence - si, du moins, un titre ne l’y a pas autorisé -, trancheront néanmoins en silence sur le destin des uns et des autres, sous des airs de science magnanime et une sérénité à toute épreuve ; celle qui sépare si facilement la science de l’idéologie et regarde avec dédain les compromissions du politique. C’est dire que ce qui s’appelle le "savoir", vu sous l’angle de l’expertise, doit choisir ses postures. Parce que s’il en y a de figées, il y en aussi de mobiles, plus à même de graviter loin d’une science qui serait celle du mobilier et d’une référence au pouvoir qu’il faudrait constamment effacer. Consacrant son temps à l’inventaire de ce qui est, maintenant à bonne distance les fictions sans lesquelles ce qui est n’atteint pas l’éclat de ce qui pourrait être et de ce qui n’a encore jamais été.

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[1A. Sokal, J. Bricmont. Impostures intellectuelles, Odile Jacob, octobre 1997. Livre de Poche, Édition : Nouvelle (1 Mar 1999)