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	<title>LES PERIPHERIQUES VOUS PARLENT</title>
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		<title>9 heures de clic </title>
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		<dc:date>2004-01-01T00:00:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Ahmed R. BENCHEMSI</dc:creator>



		<description>&lt;p&gt;Soit, le mode de production taylorien est d&#233;pass&#233;, inadapt&#233;, obsol&#232;te, termin&#233;, vieux. L'homme actif moderne se doit d'&#234;tre polyvalent, inventif, intelligent, cr&#233;atif, porteur d'initiatives. L'exp&#233;rience que j'ai v&#233;cue est donc une des derni&#232;res du genre et mon t&#233;moignage n'en rev&#234;t par l&#224; que plus de valeur.&lt;/p&gt;

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&lt;a href="http://www.lesperipheriques.org/spip.php?rubrique30" rel="directory"&gt;Num&#233;ro 4&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;Soit, le mode de production taylorien est d&#233;pass&#233;, inadapt&#233;, obsol&#232;te, termin&#233;, vieux. L'homme actif moderne se doit d'&#234;tre polyvalent, inventif, intelligent, cr&#233;atif, porteur d'initiatives. L'exp&#233;rience que j'ai v&#233;cue est donc une des derni&#232;res du genre et mon t&#233;moignage n'en rev&#234;t par l&#224; que plus de valeur.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;4h50 du matin. Nous sommes deux &#224; arpenter ce couloir d'une gare tr&#232;s fr&#233;quent&#233;e de la banlieue nord. Mon Sup&#233;rieur, en toute logique, me pr&#233;c&#232;de. Arriv&#233;s pr&#232;s des tourniquets, &#224; l'entr&#233;e de la gare, il m'explique en deux mots quelle sera ma fonction, apr&#232;s m'avoir arm&#233; d'une fiche horaire d&#251;ment d&#233;coup&#233;e en quarts d'heure, d'un stylo aux armoiries de la soci&#233;t&#233; qui m'emploie, ainsi que d'un compteur, petit objet m&#233;tallique tenant dans le creux de la main avec un anneau tr&#232;s pratique pour glisser le majeur, tandis que l'index aura pour r&#244;le d'appuyer -clic- sur un bouton pression situ&#233; au sommet dudit objet. Ma t&#226;che, donc, sera d'actionner mon index droit -clic- chaque fois qu'une personne franchira le tourniquet et de reporter tous les quarts d'heure le chiffre affich&#233; par le compteur sur la fiche horaire, dans le carr&#233; correspondant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur ces bonnes paroles, mon sup&#233;rieur me quitte, non sans me souhaiter bonne chance (?) et me laisse face &#224; mon destin. Il est 4h55, je dispose encore de 5 minutes que je mets &#224; profit pour me trouver la position la plus confortable possible.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&#034;Une &#233;tude de la Conf&#233;d&#233;ration des syndicats allemands (DGB) pr&#233;voit dans six ans une segmentation de la population active en trois cat&#233;gories : 25 % de travailleurs permanents prot&#233;g&#233;s par des conventions collectives, 25 % de travailleurs p&#233;riph&#233;riques et pr&#233;caires, 50 % de marginaux, ch&#244;meurs et demi-ch&#244;meurs.&#034; (cit&#233; par Jacques ROBIN : Quand le travail quitte la soci&#233;t&#233; post-industrielle 1, GRIT, 1993).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La naissance d'une population sous-qualifi&#233;e, rel&#233;gu&#233;e dans les marges de l'insertion, sous-pay&#233;e et rendue ainsi progressivement asociale - une under-classde pr&#233;caris&#233;s - ne peut que remuer l'horreur de d&#233;rives moyen&#226;geuses vers de nouvelles formes de domination auxquelles n'opposer malheureusement, si la charit&#233; chr&#233;tienne nous insulte, que la lutte insurrectionnelle des banlieues chaudes.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;5h00. Les portes s'ouvrent, les riverains commencent &#224; affluer. Mon premier client est une dame &#224; l'&#226;ge ind&#233;termin&#233; qui semble mal r&#233;veill&#233;e. Elle me toise d'un air m&#233;fiant, sans doute alarm&#233;e par la mention SNCF figurant sur le gilet blanc de fonction que j'arbore. Elle finit par se d&#233;cider et introduit son ticket dans la fente. Le tourniquet tourne, je clique. Quelques instants plus tard, deux jeunes noirs arrivent, sautent par-dessus le tourniquet et poursuivent leur chemin paisiblement. Tiens, je ne leur fais donc pas si peur... clic-clic, quoi qu'il en soit. Encore quelques secondes, et une dizaine de personnes p&#233;n&#232;trent dans le hall de gare. Mon index droit s'active.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;5h15. C'est l'heure du premier pointage : 137 personnes ont d&#233;fil&#233; devant moi. Je le note soigneusement, puis reprend mon comptage sans autre &#233;tat d'&#226;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;5h19. Le balayeur et la pr&#233;pos&#233;e &#224; la serpilli&#232;re &#233;changent des chuchotements en m'observant &#224; la d&#233;rob&#233;e. J'ai juste le temps de leur faire un hochement de t&#234;te accompagn&#233; d'un sourire entendu avant de me focaliser de nouveau sur la rang&#233;e de tourniquets qu'assaille une vingtaine de personnes. Clic-clic-clic-clic-clic... etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;5h30. Deuxi&#232;me pointage : 312 clients affrontent pour l'instant la grisaille du matin. Mon coup de doigt est devenu tr&#232;s s&#251;r.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;6h15. Il fait jour, dehors. Le personnel s'est habitu&#233; &#224; ma pr&#233;sence. On ne fait plus attention &#224; moi. Je fais partie du d&#233;cor, dor&#233;navant. Le flot de voyageurs est devenu r&#233;gulier, ma vitesse de croisi&#232;re se stabilise autour de 300, 350 personnes par quart d'heure. Je commence &#224; trouver le temps long.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;6h45. Je clique en continu, le compteur affiche 1955 personnes, soit 1955 coups de doigt. Une fille me sourit. Sait-elle qu'elle ne repr&#233;sente pour moi qu'un 1956e coup de doigt ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;7h30. Je pense &#224; mes camarades qui sont sur les quais &#224; compter les trains. A l'id&#233;e que cette activit&#233; est traditionnellement d&#233;volue aux vaches, je suis pris d'un petit sourire solitaire, ce qui me vaut un regard charg&#233; de haine d'un vieil homme, pensant sans doute que je me moque de lui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;7h45 clic.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;8h00 clic. Je me surprends &#224; penser que de tout mon corps, seul mon index droit et mes deux yeux travaillent pour la SNCF. Tout le reste est accessoire. A la limite, je pourrais fermer un &#339;il, le r&#233;sultat serait sans doute le m&#234;me. Je tente l'exp&#233;rience avec l'&#339;il gauche : &#231;a marche.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;9h02. Le cap du 5000e clic est franchi par une jeune femme enceinte de type maghr&#233;bin. Je voudrais la f&#233;liciter au nom de la SNCF, lui offrir un prix, une carte orange 5 zones gratuite, que sais-je... Je me contente de la gratifier d'un large sourire auquel elle ne r&#233;pond pas. C'est absurde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;9h30 Mon Sup&#233;rieur m'autorise 10 minutes de pause-caf&#233;, pendant lesquelles il cliquera pour moi. A ma demande d'&#234;tre remplac&#233; par un de mes camarades/vaches, il r&#233;pond avec douceur que les listings sont en principe fixes, mais qu'il va voir ce qu'il peut faire. Sa mine douloureuse indique que ma demande a d&#251; le contrarier. Je vais sans doute le faire travailler en lui faisant remanier ses listes. En attendant, je me remets &#224; cliquer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;10h00. On m'a s&#251;rement oubli&#233;. Je clique toujours, &#231;a gravite autour de 6000. Quand je pense qu'il y a des gens qui seraient pr&#234;ts &#224; faire &#231;a toute l'ann&#233;e contre une assurance vieillesse, une voiture 3 portes, et plus ou moins le SMIC !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;10h08. Un quadrag&#233;naire, abus&#233; par mon macaron SNCF, se plaint violemment que son ticket pourtant en r&#232;gle (il me le fourre sous le nez) ne passe pas &#224; la machine. Je lui enjoins de sauter le tourniquet. Il me r&#233;pond outr&#233; qu'il ne peut pas, qu'il a de l'arthrose. A mon aimable proposition de le porter, il manque de suffoquer et me somme d'appeler mon Sup&#233;rieur. C'est s&#251;r, il va me d&#233;noncer, clamer que je suis un incitateur &#224; la fraude, r&#233;clamer ma t&#234;te, que sais-je...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;11h00 clic.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;11h30 clic.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;12h00 clic-clic-clic-clic-...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;12h30. Je clique comme un fou.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;13h00. Ca se calme... Les gens d&#233;jeunent, se reposent. J'aurais des remarques int&#233;ressantes &#224; formuler sur la fr&#233;quence des fraudes (&#224; peu pr&#232;s un client sur 10), sur les animaux et les enfants en bas &#226;ge (sont-ils tenus de payer le ticket ?), ainsi que sur la diversit&#233; du mat&#233;riel qui transite par les gares de banlieue nord (2 bicyclettes, 1 &#233;chelle et 15 pots de peinture, 1 contrebasse suivie de divers instruments de musique, et tout un lot de mat&#233;riel de p&#232;che). Mais aucune case n'est pr&#233;vue &#224; cet effet sur ma fiche. On me demande de cliquer, point &#224; la ligne. Dont acte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;13h45. Au fait, je ne sais toujours pas &#224; quel genre d'enqu&#234;te je suis cens&#233; collaborer. R&#233;trospectivement, l'id&#233;e que cette question ne me vient qu'apr&#232;s 9h de travail me d&#233;pite. Aurais-je donc une &#226;me d'ex&#233;cutant born&#233; ? Dans un quart d'heure, je termine ma journ&#233;e, je pourrais y r&#233;fl&#233;chir en d&#233;jeunant. Clic.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;14h00. Je restitue gilet blanc, fiche, compteur, et stylo, signe dans la case du registre o&#249; figure mon nom (je suis une case) et me dirige vers la sortie. 10 m&#232;tres plus loin, je me ravise, reviens vers mon Sup&#233;rieur et lui pose la question de savoir dans quel cadre s'inscrira mon &#171; travail &#187; (sic !!). Il a l'air surpris par ma question. Je pr&#233;cise : &#171; s'agit-il d'une enqu&#234;te statistique, est-elle command&#233;e par la RATP/SNCF, par l'INSEE, concerne-t-elle seulement l'Ile de France ou &#233;galement la province, des am&#233;liorations de service vont-elles en d&#233;couler ? &#187; Mon Sup&#233;rieur fronce les sourcils, r&#233;fl&#233;chit quelques instants et me r&#233;pond d'un &#171; oui &#187; &#233;vasif.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;14h05. Sans plus insister, je franchis la porte de la gare. J'&#233;carquille les yeux car il fait soleil. Je me dis que j'ai le temps de prendre un sandwich &#224; la fac avant d'assister &#224; mon cours d'&#233;conomie industrielle. Au loin, je vois le bus qui arrive. Je me d&#233;p&#234;che.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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