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Numéro 0
Une si changeante désuetude
Par Anne CHEPTOU | Paru le avril 1993

Ce domaine le plus fondamental, dans lequel nous cherchons le sens de toute chose :

« C’est là qu’une culture, se décalant insensiblement des ordres empiriques qui lui sont préscrits par ses codes primaires, instaurant une première distance par rapport à eux, leur fait perdre leur transparence initiale, cesse de se laisser passivement traverser par eux, se déprend de leurs pouvoirs immédiats et invisibles, se libère assez pour constater que ces ordres ne sont peut-être pas les seuls possibles et meilleurs... »

Michel Foucault, Les mots et les choses. Edition Gallimard 1966.

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Avec l’élection de Bill Clinton à la tête des États-Unis, ce fut le foisonnement des idées de changement et de politique plus à gauche, de culture d’ouverture, en bref l’annonce de la grande nouveauté dans ce contexte d’ultra-libéralisme américain.

On n’a d’ailleurs rechigné sur aucun des indices pouvant concrétiser ou du moins promettre ce changement. Durant toute la campagne électorale, Bill Clinton s’est montré volontaire pour « améliorer les performances du système éducatif américain (et) en faciliter l’accès au plus grand nombre » (Le Monde, 6 novembre 1992). Ce programme ambitieux nécessitant un réengagement, notamment financier, de l’État dans les écoles et universités a laissé supposer un rééquilibrage budgétaire et plus particulièrement de « possibles réductions du budget de la défense » ! (ibid.).

Pareille évolution fait penser au débat sur l’éducation nationale en France (même si l’évolution se fait en sens inverse !).

Mais ce type de changement, bien que marquant une démarche politique s’opposant avec celle de Bush ne saurait prétendre à accéder à un enseignement différent, mieux adapté aux exigences des individus concernés.

Car cette action de changement s’opère d’une façon traditionnelle ; c’est-à-dire que malgré la profondeur apparente de ce changement, cette orientation politique d’éducation se situe dans un système référentiel lui-même inchangé. Y voir le changement serait signifier que le remplacement d’une chose par son contraire dessine une autre réalité. Ce serait omettre que « chaque aspect de la réalité tire sa substance et son caractère concret de l’existence de son opposé. (...) (Ainsi le jour et la nuit, le chaud et le froid, ...ainsi) qu’une multitude d’autres polarités constituant simplement les deux aspects complémentaires d’une seule réalité ou d’un seul cadre de référence. » (P. Watzlawick, J. Weakland, R. Fisch : Changements, Ed. Seuil, p. 36)

Un deuxième exemple de changement quant à la politique de Bill Clinton est celui de la nomination de Ron Brown (un noir) comme secrétaire au commerce ainsi qu’un certain nombre de femmes au congrès. Effectivement, femme et noir sont les oppositions courantes de homme et blanc ; mais en quoi cela constituerait-il les éléments nécessaires et évidents d’une politique différente ?

Cependant, afin de parler de changement politique il faudrait d’abord analyser plus précisément la consistance de cette idée de changement.

Car le changement peut s’effectuer à plusieurs niveaux. Le premier serait celui du changement dans la continuité, c’est-à-dire, là où les combinaisons internes s’en référent aux règles d’un système, en l’occurrence un système ultra-libéral ; et le seul changement réside en des aménagements internes.

Cette attitude ne peut engendrer de l’intérieur les conditions de son propre changement : il ne peut pas produire les règles qui permettraient de changer les règles qui régissaient le système.


L’alternative est : se vouloir un homme qui agit (un acteur) et s’organiser en conséquence, sinon, essayer d’obtenir satisfaction de l’Organisation. C’est la loterie. Il peut toujours se consoler : il y en a bien qui gagnent à la loterie. Mais lui, il s’obstine à poser l’homme avant l’Organisation parce qu’il "se sent" un homme et qu’il ne "sent" pas l’Organisation. Il ne "se sent" pas un homme lors qu’il "se sent" élément utile de l’Organisation. L’Organisation dispose de sa vie. Dans ces conditions, il ne lui reste qu’à être un petit malin. La politique des petits malins, c’est pas très malin. À malin, malin et demi.


Le réel changement réside dans une perspective bien différente : le changement n’est alors plus référé à un ensemble de règles, celles d’une tradition politique profondément marquée par sa volonté de puissance mondiale, son orientation libérale (plus ou moins nuancée selon que les présidents successifs furent républicains ou démocrates ; le réel changement ou le changement systémique s’effectue dans une attitude se plaçant en dehors de ce système, donc sans contrainte présupposée. En d’autres termes, il n’est absolument pas indifférent de considérer, les acteurs socio-politiques selon ces deux attitudes de changement.

Dans une logique de changement interne, compréhensible en terme de vicissitudes référentes à un système, les individus se considèrent eux-mêmes comme les éléments d’un ensemble répondant à un certain nombre de règles, cet ensemble étant « le réel » dans lequel Bill Clinton, par exemple, devra se mouvoir.

Dans une logique de changement systémique, les acteurs socio-politiques sont conscients que ces règles ne sont réelles que dans la mesure où elles répondent à une définition qu’ils ont eux-mêmes créée ou acceptée et surtout qu’ils sont en mesure de transformer en une autre.

Ce deuxième type de changement ne peut être appelé renversement ou opposition ; car ce changement ne situe pas son action à l’intérieur d’un cadre immuable : ce changement joue sur le cadre lui-même ; il est une fonction libre d’évoluer et de créer d’autres référents. Ces référents répondant à une réalité (ou partie) sont nécessairement transformables puisqu’ils sont production des individus socio-politiques eux-mêmes en tant qu’entité évoluée et évoluant.

Ainsi la politique de Bill Clinton qualifiée de « changement dans la prudence » par A. Frachon (Le Monde, 6 nov. 1992) ne permet pas d’équivoque quant à sa consistance !