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Numéro 30 WEB
Les conditions du lisible 5 : De l’indécision
photo d’Alexandre Chemla
Par Marc’O |

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Quand Les périphériques vous parlent m’ont demandé d’intervenir dans ce numéro WEB, la confusion m’habitait. Je me demandais comment découvrir, inventer les modes expressifs qui s’offrent aujourd’hui à ceux qui aspirent à exister à travers ce qu’ils disent et ce qu’ils font.

D’autant que je me fie très peu aux vérités qui sont censées apporter de l’eau au moulin des explications. L’explication, le plus souvent, n’a d’autre fonction que d’ameuter d’autres explications en étalant un savoir, un savoir-peu ou un trop-de-savoir, qui ne font, en fin de compte, qu’entretenir le doute. D’où l’obligation, toujours stressante de la décision pour sortir du doute. Je dois faire un choix et m’y plier si je veux résoudre mes problèmes. Une bonne intention, certes, dont on dit, au pluriel, les routes pavées. Il reste que la décision se révèle, immanquablement comme un choix aléatoire, générant des résultats qui ne résolvent aucun problème, le problème simplement s’intègre dans de nouvelles problématiques qui, le comble, finiront par constituer la grande Histoire de l’Humanité. Un pareil constat ne peut qu’aboutir à un rejet de l’idée de certitude, comme y invitent les sciences modernes.

Lire La fin des certitudes , titre d’un ouvrage
d’Ilya Prigogine » éloquent sur ce sujet.

Dans la lancée, j’ajouterai que s’il n’y a plus de certitude, il n’y a plus de vérité. La religion en prend un coup et la sagesse philosophique idem.

Alors quoi ?

Je me dis qu’à défaut de certitude, nous pouvons toujours nous en remettre aux probabilités. Quant à la vérité (les vérités, plutôt, le pluriel s’imposant d’évidence pour ce terme) on peut, le cas échéant, en reculer les limites. Mais ceci nous renvoie toujours d’un endroit à un autre, d’une chose telle à un tel truc/machin, d’une limite franchie à une limite à franchir, à des nouveaux problèmes à poser. Finalement, le problème du problème se réduit à apprendre à le poser.

Les enfants et les parents connaissent bien la litanie des
« pourquoi ? parce que... »
qui se chante comme ça, dans la marine.

Scénario. Un enfant et un son père regardent brûler un navire militaire dans la rade de Brest, ils voient passer soudain l’amiral menotté, encadré par deux agents de police. Le père se penche sur son gosse et lui dit : « Tu vois, mon fils, ce monsieur en grand uniforme, c’est l’amiral qu’on amène. » « Pourquoi qu’on l’amène, mon papa ? » demande l’enfant. « Parce qu’il a mis le feu mon enfant » répond le père.

Là, commence la chanson.

Pourquoi l’amiral a mis le feu, mon papa ?

Parce que l’amiral était saoul, mon enfant.

Pourquoi l’amiral était saoul, mon papa ?

Parce que l’amiral a trop bu, mon enfant.

Pourquoi l’amiral a trop bu mon papa ?

Parce que l’amiral avait soif, mon enfant.

Pourquoi l’amiral avait soif, mon papa ?

Parce que l’amiral avait chaud, mon enfant.

Pourquoi l’amiral avait chaud, mon papa ?

Parce que l’amiral a mis le feu, mon enfant.

Pourquoi l’amiral, pourquoi...

Parce que l’amiral a mis le feu, parce qu’il était saoul, parce qu’il a trop bu, parce qu’il avait soif, parce qu’il avait chaud, parce qu’il avait, il était ... ... ... ... ... la pluie et le beau temps.

Donc, inutile de chercher la vérité dans le cadre du « pourquoi... parce que... » encastré dans la ronde des questions/réponses qui ne peuvent que lasser.

Si un acte de vérité est à la limite possible, il reste enfermé dans son énoncé, sa suffisance, à moins d’en faire un acte notarial qui impose une vérité conforme à la loi que nul n’est censé ignorer. Enfermée dans les mots qui la limitent, la vérité s’impose dès lors comme une Vérité grand V, la propriété d’un propriétaire. Une tautologie. Une tautologie qui est un pléonasme, comme dirait monsieur de Lapalisse ébloui de sa propre perspicacité. Il y a cependant dans ces deux synonymes, une différence qui, si vous vous voulez bien vous en préoccuper, dévoile des modes divergents de perception. Ainsi, le pléonasme, dit le dictionnaire, est une redondance expressive qui excelle dans les lapalissades, « un terme qui ajoute une répétition à ce qui a déjà été énoncé ». La tautologie, elle, une épithète de la rhétorique et de la logique, désigne une proposition qui ne peut être que vraie, c’est-à-dire une proposition dont le prédicat ne dit rien de plus que le sujet. »

Lire la suite : De la vraisemblance