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Numéro 19
Une fenêtre sur la mer
Par Cristina BERTELLI |

Depuis vingt ans, Antonio Presti agite le monde de l’art en Sicile. Il est à l’origine d’une forme de mécénat unique à notre époque. Il mêle à sa passion des œuvres d’art, une volonté acharnée de situer leur émergence dans l’espace public même. Ses réalisations, dont certaines aspirent à répondre à des urgences sociales comme la réhabilitation du quartier de Librino à Catania, ne sont pas sans susciter des conflits d’intérêt entre l’État italien, la population sicilienne et la mafia à laquelle il refuse de faire allégeance.

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Extrait

Il est ici important de comprendre la genèse de son travail, avec la naissance du parc de sculptures "Fiumara d’arte", inauguré en 1986, acte fondateur en quelque sorte, de son action et de sa réflexion. Fils d’un industriel sicilien attentif aux expressions artistiques de son temps, il décide à la mort de son père en 1983, d’ériger une immense sculpture en ciment. Ce sera une œuvre de Consagra, la première d’une série de huit, érigée sur la rive du fleuve Fiumara qui se jette dans la mer à Castel di Tusa. Les sculptures sont imposantes, évocatrices. La huitième est, par exemple, un cube ouvert sur la mer, haut et large de vingt mètres, sur la plage de Villa Margi.

Bien qu’il en ait eu la possibilité, Presti ne construit pas sur ses propres terrains, mais sur des terrains publics. Par ce choix, il entend en effet renoncer à la propriété privative et spéculative des sculptures pour les mettre à disposition du public. Cette position est à contre-courant des politiques d’autoglorification des rares mécènes existants ou ayant existé en Italie. L’État, en devenant propriétaire légitime des œuvres, devait ainsi selon lui en garantir l’usage public et en assumer l’entretien.

Par ce geste, Presti pose la question fondamentale du destinataire de l’œuvre d’art, de celui qui en rend compte en la faisant vivre par son regard et en la prolongeant par sa propre créativité. Si une œuvre ne parvient pas à son destinataire, existe-t-elle seulement pour nous ? D’où l’importance de la visibilité immédiate de l’œuvre d’art dans l’espace social. Cette décision d’ériger huit sculptures monumentales reflète aussi la volonté d’abandonner l’œuvre à son propriétaire légitime, l’État, en tant qu’il est en droit le représentant moral du collectif social que nous appelons le public, quelles que soient les critiques que nous puissions formuler à l’encontre du dévoiement de la mission des pouvoirs publics.