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Numéro 19
La révolte métaphysique en Occident (Prométhée, Dionysos, Lucifer)

Le refus de la subordination de l’humanité à l’autorité du dieu jaloux et unique de la tradition monothéiste judéo-chrétienne a profondément imprégné la Métaphysique et la pensée occidentales. Mais l’affirmation, contre la religion, d’une foi dans la toute-puissance de la Raison et de la liberté humaines, serait selon Jean-Luc Berlet l’otage d’un "complexe" qui aiguille en l’homme "le désir de prendre la place de Dieu". Ce complexe fait aussi retour dans une modernité qui peine à faire le deuil de ses anciennes idoles.

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EXTRAIT

(...) LE COMPLEXE DE DIEU

Yovan Gilles : Je n’ai pas trouvé meilleure entrée en matière pour présenter votre réflexion que ce que vous écrivez vous-même au dos de votre livre et qui en résume ainsi l’objet : "Depuis l’humanisme séculier du XVIe siècle, la pensée athée n’a cessé de tendre vers cette idée que l’homme doit rejeter son statut de créature pour procéder à son auto-divinisation. Obsédé par l’idée de renverser le dieu tyrannique de la tradition monothéiste, l’homme moderne ne célèbre sa mort que pour mieux s’élever sur son trône vacant. Cette pulsion qui obsède et tourmente l’Occident constitue "le complexe de Dieu". Dionysos, Prométhée et Lucifer sont ses trois emblèmes : Dionysos, figure de référence de Nietzsche, incarne le désir de puissance créatrice illimitée ; Prométhée, héros de Marx, incarne le défi lancé au Créateur au nom de la justice ; Lucifer, à qui font allusion certains poètes romantiques, incarne la pure révolte destructrice". Cette volonté humaine de s’émanciper du religieux se double, selon vous, d’un "désir de pouvoir" qui semble s’inscrire en creux dans les discours des philosophes que vous commentez dans votre ouvrage, qu’il s’agisse de Nietzsche, Hegel, Platon, Sartre ou Descartes. Vous ne dites pas bien sûr que la motivation des métaphysiciens à travers les siècles se laisserait réduire au mobile général d’un "complexe de dieu", qui transparaît avec plus ou moins de netteté dans les textes que vous citez. Néanmoins, vous relevez que les écrits de nombreux penseurs témoignent largement de cette visée. Comment en êtes-vous arrivé à une thèse qui se propose de décrypter un impensé dont serait porteuse la tradition philosophique ?

Jean-Luc Berlet : Vous avez bien saisi mon intention dans ce livre, ce qui n’a guère été le cas de certains de mes lecteurs qui m’ont reproché des amalgames dont j’ai essayé, au contraire, de me garder. La tentation est grande, en effet, de réserver ce complexe de dieu à des dictateurs mégalomanes. Ma démarche se propose plutôt de mettre à nu une tendance narcissique et une inflation de l’ego dont les philosophes ne sont pas exempts. À l’origine, cette interrogation philosophique s’ancre dans une observation des relations humaines, professionnelles ou sociales à travers lesquelles le désir de pouvoir se manifeste de manière navrante et souvent destructrice. Le constat de l’empoisonnement de la vie par les rapports de pouvoir est le point de départ de ma recherche, bien que je ne veuille pas dire pour autant que les comportements humains se résument à ce trait. Mais ma grande susceptibilité à cet aspect de l’expérience vécue est à l’origine de l’élaboration d’une réflexion qui prend ensuite à témoin l’ambiguïté elle-même des discours philosophiques sur le sujet. L’autre raison résulte d’un cours sur Nietzsche que j’avais suivi il y a quelques années. Selon lui, les philosophies ne seraient jamais que des formes de névrose. On peut ressentir, notamment chez les auteurs modernes, un orgueil démesuré qui se traduit par l’affirmation de la toute puissance d’un logos qui fait du philosophe rien moins que l’égal de Dieu.

Yovan Gilles : Ce désir de pouvoir se manifeste cependant de façon diverse et contradictoire à travers, outre la philosophie, la littérature, la pensée politique où encore dans la psychanalyse freudienne qui place, au cœur de la psyché humaine, la tyrannie du père totémique. Vous commentez d’ailleurs longuement Freud à propos du "meurtre du père".

Plus généralement, vous affirmez que Dieu est pour l’homme le miroir de sa finitude et de son imperfection. La disgrâce ontologique de l’être humain, palissant à la lumière de la perfection divine, débouche soit sur des ruptures ou des rejets, qui seront à la source de l’athéisme radical, soit sur des conciliations (celle de la foi et de la raison chez Descartes), soit encore sur le projet de dépasser l’opposition entre la finitude humaine et l’absolu ("l’homme-dieu" de Hegel), sur lesquels nous reviendrons.

Vous contestez l’idée d’un "athéisme spontané" : la certitude inébranlable de l’homme en sa propre liberté conserve selon vous la foi dans un absolu générateur. Vous allez jusqu’à suspecter l’athéisme d’être le transfuge de l’auto-divinisation de l’homme par lui-même. Comme si la pensée athée, incapable de rompre totalement avec l’idée de Dieu, s’évertuait sans cesse à lui trouver des substituts. La révolte métaphysique survient donc face au caractère inéluctable d’un pouvoir divin totalisant. Mais, et l’on pourrait évoquer ici Hölderlin, l’homme, même s’il tue Dieu ou le Père, peut-il pour autant vivre dans un monde abandonné des dieux, un monde d’où les dieux et non le Dieu seraient absents ? (...)