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Numéro 2
Exclus, exclos, esclaves
Par Les Périphériques vous parlent | Paru le septembre 1994

Traiter l’exclusion d’un point de vue moral est une erreur grave. Cela laisse croire que seules les bonnes et charitables intentions en arriveront à bout. Comment en finir avec la misère si l’on ne veut pas que la misère en finisse avec nous ? Telle est la responsabilité des pays riches, responsabilité qui n’a rien à voir avec un devoir d’assistance.

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Notre époque voit l’Europe immergée dans toutes sortes de velléités et contradictions diverses, de plus en plus mêlée aux luttes chaotiques, issues de l’effondrement du Mur et de l’éclatement des pays de l’Est, qui nourrissent tous les replis nationalistes. Ajoutons qu’elle-même est imbriquée dans un processus mondial de relations intercontinentales, impliquée dans un conflit entre le Nord riche et le Sud pauvre. Nous proposons que toute stratégie concernant l’exclusion se pense à travers les problématiques qui englobent l’évolution du monde. Mais l’élaboration d’une stratégie politique ne pourra trouver son terrain d’intervention, qu’au plan national ; par conséquent, pour ce qui nous concerne, en France.

Quelle France voulons-nous pour ne pas avoir à subir les pressions de la France que nous ne voulons pas ? La France des nationalismes, des intégrismes, des résignés, des papas, papys et fistons.

Quand on nous parle du « destin de la France », encore faut-il savoir de quelle France on parle. Les exclus, les laissés-pour-compte, les oubliés de la croissance, les chômeurs, tous « les précarisés », les pénalisés sont tout à fait autorisés à ne pas se retrouver dans ce destin qui les ignore. A cette France-là, certes, nous souhaitons un destin sans lendemain. La France c’est son avenir. A demeurer ce qu’elle est, elle n’en a aucun. La France est à faire dans un monde à faire.

D’entrée, nous dirons que nos choix politiques nous portent vers une France multiraciale, à côté de ceux qui bataillent pour une société ouverte, avec ceux qui se donnent pour objectif la destruction des murs qui investissent chaque territoire, qu’ils soient sur terre ou dans la tête.

Partout des espaces protégés par des polices ou contrôlés par les mafias, conquis par le crime organisé ou par le crime d’État. Partout des enceintes protègent la majorité muette barricadée derrière ses peurs en attendant les jours meilleurs.

L’installation de zones d’exclusion, des zones réservées aux réserves-ghettos des banlieues ou aux Bronx des villes, a fini par s’imposer comme une fatalité des temps : société à deux, trois ou quatre vitesses que l’on ne manque jamais de dénoncer chaque jour.

Du côté des exclus la lutte pour la survie n’a jamais cessé de s’organiser, soit dans la violence des périphéries chaudes ou sous des formes de résistance plus civiques. Mais pour la plupart, disons pour la grande majorité, à l’exclusion proprement dite, se mêle le sentiment d’une déchéance sociale inexorable.

Du côté des médias, des pouvoirs publics mais aussi d’une grande partie de l’opinion, la lutte contre l’exclusion a consisté le plus souvent à gérer le scandale de la misère, à garantir une assistance aux plus démunis. Progressivement l’assimilation du règlement des problèmes sociaux à un « devoir d’assistance », à connotation humanitaire, qui s’habille ensuite d’un privilège du cœur, falsifie complètement une lutte politique plus fondamentale, tenant à l’ampleur de la crise elle-même : peu à peu, sans que l’on s’en aperçoive, l’idée d’une société composée d’insérés précaires ou d’assurés sociaux qui vont sans cesse augmentant et dont le sort dépendra « d’élites utiles » ayant la main mise sur les circuits de production, s’installe dans les esprits.

LUTTER CONTRE L’EXCLUSION C’EST EN FINIR AVEC CE RAPPORT ASSISTANT/ASSISTÉ QUI NE PEUT QU’AGGRAVER LA CRISE

Ce qui est sûr, c’est que l’assistanat se révèle du coup, non un effet des prodigalités de l’État-providence, mais un moyen de contrôle et de normalisation des exclus, camouflant une véritable pression politique, sous l’apparence parfois obscène de la générosité publique ou privée.


Abattons les murs qui encagent notre devenir !

Dans ce sens, nous crions aux moins âgés : exclus, exclos, élèves des C.E.S., lycéens, étudiants, sans travail, ne vous laissez pas exclure de votre jeunesse, c’est la pire des exclusions. Demain, il sera trop tard.


Les « dispositifs de dépendance », statuts d’insérés et d’allocataires précaires, coincent chacun dans une attente végétative des temps meilleurs, conditionnant une masse « d’ayants droit » sans cesse renvoyés à leurs réclamations serviles. Il n’est pas d’ailleurs difficile d’y voir là un des effets les plus désastreux de la soumission docile, qui de l’école à la vie professionnelle, conduit chacun à déléguer sa vie aux hiérarchies quelles qu’elles soient.

Non. La lutte contre l’exclusion ne saurait se mesurer à l’effort consenti par l’État pour aider les catégories les plus vulnérables de la société, mais à l’obligation des institutions de satisfaire à des droits démocratiques élémentaires, des droits de citoyen, et non d’homme déclassé. Au lieu de cela il s’avère souvent préférable de procurer à chacun un statut social d’assisté, dépossédant l’individu de toute prise d’initiative et de toute idée d’autonomie.

Ce système de dépendance, que la gravité de la crise pousse à bout, amène bien souvent les exclus à s’exclure eux-mêmes de toute lutte politique légitime. Les aspirations à court terme : durer quelques jours de plus, servent d’alibi à l’incurie d’une volonté politique de prendre en compte le long terme, l’État et les organismes agréés se réservent le droit de distribuer s’il le faut quelques subsides supplémentaires pour atténuer la pression sociale, lorsqu’elle se fait trop forte.

Prendre en compte la misère des autres, c’est commencer à poser la question capitale : comment en finir avec la misère si l’on ne veut pas que la misère en finisse avec nous ? Que ceux que l’égoïsme coince dans des privilèges sans lendemain ne se fassent pas d’illusion, l’accroissement de la misère de ceux qu’ils s’obstinent à ne pas voir, n’aboutira qu’à engendrer leur propre misère, qu’à programmer leur propre fin.


« Que peut-on faire pour les exclus ? » ne fait que traduire cet effort velléitaire qui tourmente le riche chaque fois qu’il s’agit de s’amender aux yeux du pauvre. Sur ce point nos orientations nous conduisent à nous demander : qu’est-ce que la société fera pour éviter que le pire n’arrive, c’est-à-dire avant que la lutte pour la survie n’occulte complètement l’exigence pour tous de vivre en responsable ?