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Numéro 2
L’interprète et l’acteur
Par Les Périphériques vous parlent | Paru le septembre 1994

L’interprète, « l’homme unidimensionnel » de la deuxième période industrielle, demande à être remplacé par l’acteur. Mais qu’est-ce qui différencie un acteur d’un interprète ? L’interprète est l’exécutant, le sujet/objet de l’organisation. Son avenir est tracé, sa tâche parfaitement délimitée ; il ne lui reste qu’à bien la remplir. L’acteur, à l’opposé, sera pour nous littéralement « l’auteur de ses actes ». Il se veut en premier lieu responsable. Dans ce sens, il lui faut agir de manière à répondre aux problèmes complexes que la vie pose à chaque instant.

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L’amalgame des termes acteur/interprète

Les sociologues, particulièrement ces vingt dernières années, utilisent le mot « acteur » pour désigner les partenaires qui agissent sur le terrain. La définition du Grand Robert énonce : « Un acteur est celui qui interprète ». Pour nous, cet amalgame exprime parfaitement la réalité inhérente à la deuxième période industrielle. Nous venons de le voir, durant toute cette période, la culture s’est édifiée à partir de la production et de la consommation de masse. Les organisations façonnées par l’état d’esprit que les pratiques tayloriennes successives imposaient au monde du travail, ont secrété une idéologie (celle de la middle class) qui, d’elle-même, interdisait tout autre type d’expression que celle de l’interprète. L’interprète est la seule figure représentative du monde du travail dominé par le système Taylor.

Aujourd’hui, la crise économico-industrielle déborde largement sur « le » politique. À ce point, ne pas essayer de voir ce qui différencie « un qui exécute » (l’interprète) d’« un qui agit » (l’acteur), c’est se condamner à errer aux marges de la crise. Pourquoi donc cet amalgame entre les deux termes interprète et acteur ?

Le sens du mot acteur a été recouvert par le sens du mot interprète, sans doute parce qu’il a été impossible durant ce XXe siècle de faire une distinction entre deux activités, cependant profondément différentes : celle de l’interprète et celle de l’acteur. Durant cette époque le comportement d’acteur n’était pas explicite. Seuls des privilégiés ou quelques « subversifs » - il y en a eu - ont pu ou su s’élever au-dessus de la condition d’interprète. Mais, de toute façon, leur activité a toujours été considérée comme exceptionnelle, « hors du commun », exploits de quelques-uns : les artistes, les génies, les savants, les héros de l’industrie, de la scène, de l’écran ou de la télé, les meneurs d’hommes, les grands et petits pères des peuples.

Pour distinguer l’un de l’autre, il faudra donc refuser l’amalgame entre les deux termes. Pour nous, donc, un acteur, ce ne sera pas un interprète.

L’interprète

Interprète, au XIVe siècle, c’est « celui qui explique, éclaircit le sens d’un texte ». Plus tard au XVIe siècle, il acquiert aussi cette signification : « Celui qui, servant d’intermédiaire entre deux personnes ne sachant pas la langue l’une de l’autre, explique tour à tour dans la langue de l’une ce que dit l’autre » (Littré).

Mais, au XIIe siècle, toujours selon le Littré, le vocable « interprète » dérive du terme INTERPRÉTATION, du latin interpretatio, qui signifie : « révélation ». C’est que révélation à cette époque a une connotation divine. Ce qui se révélait alors était en fait la Vérité tombée du ciel, la vérité de Dieu. Progressivement, l’Église s’appropriant la Vérité de Dieu, la consignait dans les Livres Sacrés, « les Saintes Écritures ». La Bible, les Évangiles, deviendront les seuls dépositaires de la Parole Divine. Dès lors, interprétation ne peut plus signifier : « révélation qui se réfère à l’inspiration divine, à Dieu parlant directement à l’Élu ». Interprétation va prendre alors un sens plus prosaïque, celui d’une simple « lecture » des Textes Sacrés, au mieux, pourra-t-il s’agir d’une « relecture » de texte (relecture de texte, comme on dit d’un metteur en scène montant une pièce du répertoire qu’il en donne une relecture). D’où, au XIVe siècle l’interprète qui signifie «  celui qui explique, éclaircit le sens d’un texte ». Le texte a force de loi. Interprète par là empruntera également ce sens : « Personne qui est chargée de faire connaître, d’exprimer les sentiments, les volontés, les intentions d’une autre ». (Nous ne retiendrons dans le cadre de ce texte que ces significations du mot interprète, nous renvoyons ceux qui veulent en savoir plus aux diverses définitions, au propre comme au figuré, qu’en donnent aussi bien les auteurs que les dictionnaires).

L’acteur

Pour définir l’acteur, nous risquerons cette expression : « L’acteur, auteur de ses actes ». Voyons ce que dit le lexique.

Acteur, nous avons noté que le Grand Robert le définit comme : « celui qui interprète ». Son étymologie se trouve dans action : du latin, actio, actionis, de agere, agir. Mais deux autres étymologies se rapportent à action : drama et praxis. C’est donc à travers ces trois racines du mot action : agere, drama, praxis que nous essaierons d’avancer un sens au mot acteur.

1 - Action / agere

Le recouvrement du sens d’un mot par le sens d’un autre mot est constant. Il accompagne l’histoire des hommes, des sciences, des expressions littéraires. Il traduit, en fait l’évolution de l’histoire ou plutôt, il la recouvre. Ceux qui écrivent l’histoire et ceux qui la font ne sont jamais les mêmes.

Quand « agir » ne désigne pas l’interprétation des faits, leur recouvrement par l’idée que l’on s’en fait mais lorsqu’il se rapporte à l’acteur, son sens ne peut signifier que « découvrir », découvrir ce qui est devant soi. C’est à travers ce sens que nous saisissons l’expression de NIETZSCHE « Seul celui qui agit comprend ».

2 - Action / drama

Avec l’étymologie drama, nous concevrons l’action comme l’expression d’actes qui ont pour fonction la production d’une vérité, une vérité qui n’est que le résultat de la production des actes à la dire, à la dire avec les autres aux autres. Une manière de relativiser la vérité en la portant sur la scène, là où elle est aperçue, vue, discutée. Le drama en somme expose, aux yeux de tous, les difficultés de la vérité à s’exposer. Avec le drama, nous cherchons à saisir l’effort de l’acteur à être pleinement humain, c’est-à-dire « homme en progression », avec les autres, vers les limites de lui-même, de son savoir, de l’homme tel qu’il se révèle sur la scène du théâtre grec, lorsque le drame se fait tragédie, lorsque tenté par les fruits défendus de la connaissance, il se fait acteur tragique pour atteindre la stature des Dieux ou des Héros. L’acteur est en premier lieu celui qui agit avec les autres (d’une manière conflictuelle sans doute) pour en savoir un peu plus que ce qu’il sait.

3 - Action / praxis

Voyons maintenant cette autre étymologie de l’action : praxis. Le mot praxis, se réfère à une « action particulière », une action en somme qui se soutient d’un projet, vise un objectif. Le marxisme a donné au mot praxis le sens d’une « activité en vue d’un résultat ». Pour la psychanalyse (lacanienne) « C’est le terme le plus large pour désigner une action concertée par l’homme, quelle qu’elle soit, qui le met en mesure de traiter le réel par le symbolique ». (Jacques Lacan. le livre XI : Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse p.11, édition Seuil).

« Traiter le réel par le symbolique », c’est lier pratique et théorie dans l’action, c’est ce sens que nous garderons du mot praxis. Nous l’utiliserons, en fait, pour définir, exprimer l’activité concertée de l’acteur : un comportement qui lie connaissance et pratique. Un terme qui traduit une certaine pratique de la connaissance lorsque la connaissance s’avance pour essayer de dépasser ses limites.

Nous pensons que ces trois étymologies qui se rapportent à l’action peuvent nous aider à repérer des types de comportements qui pourront distinguer l’activité de l’acteur en tant qu’auteur de ses actes.

Nous hasarderons maintenant une formule lapidaire : l’acteur, auteur de ses actes. Qu’est-ce à dire ?

Une transformation de l’homme s’impose et cette transformation marque le passage du rôle d’interprète à celui d’acteur. Une fois l’acteur différencié de l’interprète, la question de l’homme revient au premier plan ; elle passe avant la question des organisations. Elle remet en cause les organisations. Un humanisme d’un autre type peut s’envisager où le statut de « l’homme à partir de son activité possible » est prioritaire face à un système d’organisation en place.

Un certain nombre de conséquences gravitent autour de la question de l’acteur. Elles touchent tous les plans de la vie : la culture, la société, la politique, les relations humaines, les buts de vie. On le verra par la suite.