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Numéro 4
La passion de l’ignorance des sages
Par Jérémie PIOLAT | Paru le 1995

Au mois de décembre 1994, sur initiative du journal Les périphériques vous parlent une rencontre se déroula à l’université Paris 8 autour du thème « Professeurs / étudiants : acteurs ou interprètes ? Quel devenir pour l’université ? » Je participais en tant qu’étudiant à mettre au point cette manifestation. Je voudrais me livrer à quelques considérations qui me viennent de cette expérience.

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Je ferais d’abord deux observations :

1 - Des professeurs qui donnent à l’étudiant la possibilité « d’en répondre », du savoir, je les référerai « au gai savoir ». (Ce numéro des Périphériques parle abondamment de ce « gai savoir » en acte).

2 - Des professeurs qui n’ont la passion que de ce qu’ils savent, ne voulant rien savoir de ce qu’ils ignorent, je dirais, empruntant l’expression à Lacan, qu’ils ont la « passion de l’ignorance » (c’est à partir de cette « catégorie de professeurs » que je hasarderai cinq considérations).

Première considération

Il m’arrivait souvent de demander à des professeurs : « Les cours ne devraient-ils pas être aussi des lieux où professeurs et étudiants essaieraient ensemble d’apporter à partir du savoir propre à leur discipline, des éléments de réponse à leurs problèmes politiques, aux problèmes ayant trait à leur vie et leur avenir ? »

Des réponses que m’ont faites certains, il ressortait à peu de chose près ceci : « On voudrait bien, mais on ne pense pas qu’il est possible de transformer l’université. Et pour cause : le premier concerné, l’étudiant, n’exprime jamais aucune exigence relative à cette transformation, il n’exprime même pas le désir d’en parler. On a l’impression que l’étudiant n’éprouve absolument pas le désir de voir s’ouvrir le débat sur le devenir de ses études. De ce fait, nous, on n’ouvre jamais le débat sur ce sujet, de peur d’ennuyer l’étudiant ». Conclusion, vu que le professeur n’ouvre jamais le débat, l’étudiant se dit qu’il ne s’intéresse pas à la question du devenir de l’université. Il se décourage, se disant que ce n’est pas la peine d’essayer d’en débattre avec son enseignant, donc, il ne propose rien. Le professeur, lui voudrait bien débattre mais l’étudiant...

« Ainsi va la vie », aurait commenté Lewis Carrol. Mais de l’autre côté du miroir, je dirais : ainsi va la mort.

Les relations professeurs/étudiants sont un nœud tissé entièrement de présupposés et de procès d’intention. C’est l’idée que chaque partie se fait de l’autre qui détermine le silence de chacun et le silence entretient les a priori des uns et des autres. Un des premiers actes de changement de l’université ne devrait-il pas consister à interroger ce rapport professeur/étudiant fait de non-dits ? Enseignants et étudiants ne doivent-ils pas se donner les moyens de forger leurs jugements à partir d’une confrontation réelle, qui pourrait se dérouler par exemple autour de la question : qu’est-ce que les professeurs attendent des étudiants et les étudiants des professeurs ?

Deuxième considération

Un jour que je proposais à un de mes enseignants de participer à la rencontre, il m’objecta, à peine la question posée, une masse d’arguments pour repousser ma proposition. Il ne m’objecta pas des raisons concernant directement la proposition, ni ne traita des conditions pour y participer, non !, il justifia son refus en se lançant dans une série d’arguments puisés dans son « réservoir à savoir », arguments qui n’avaient aucun rapport avec ma proposition. La seule question têtue qui s’imposait à lui était de traiter de l’idée que le mot « rencontre » évoque. Je constatais peu à peu que cette idée était essentiellement faite de réminiscences : rencontres professeurs-étudiants auxquelles il disait avoir participé, dans un autre temps, autre contexte, avec d’autres individus (« on a déjà fait ça après 68 » !) ; idée faite aussi à partir d’une analyse du terme « rencontre » : « vous savez, dans rencontre, il y a aussi le sens de "se heurter contre", de la bataille donc, alors je ne sais pas si c’est une notion tellement intéressante positive ». Et d’ajouter : « il ne faudrait pas trop la privilégier dans votre projet. »

Tiens, tiens ! « Je vous ai fait un cadeau pour Noël » dit la femme à sa concierge, « un livre de Balzac. » - « Oh, c’est gentil à vous, » répond la bonne dame, « mais ce n’était pas la peine, j’ai déjà un livre. »

En résumé, ce professeur se posait comme un spécialiste de « la rencontre », un de ceux qui en théorie savent ce qu’est une rencontre en soi, peuvent disserter là-dessus infiniment, mais dans un unique dessein : se prouver qu’il est vain de se rencontrer. Mais la spéculation sur le mot et l’idée de la rencontre, ce n’est pas la rencontre ! Or c’est justement le contenu réel de la rencontre, son concret, son objet dont il ne voulait rien savoir. En fait, c’est le projet mettant face à face enseignant étudiant qu’il refusait.


LA SAGESSE DU SAGE EST DANS SA CONTENANCE

Un professeur de philosophie vint voir Monsieur K. et lui exposa sa sagesse personnelle. Au bout d’un moment, Monsieur K. lui dit : "Tu n’es pas assis à ton aise, tu ne parles pas à ton aise, tu ne penses à ton aise." Le professeur de philosophie se fâcha et dit : "Ce n’est pas sur moi que je voulais savoir quelque chose, mais sur le contenu de ce que j’ai dit."
- "Cela n’a aucun contenu, dit Monsieur K. Je te vois marcher lourdement et, tout le temps que je te vois marcher, tu ne peux atteindre aucun but. Tu parles obscurément et, tout le temps que tu parles, tu ne peux rien rendre clair. Je vois ta contenance, ton but ne m’intéresse pas."
(Bertolt Brecht : Histoires d’Almanach)


Pour ma part, ce fut très instructif d’observer comment la philosophie à l’université, c’est-à-dire la philosophie reconnue pour être de la philosophie (je renvoie ici au texte Prélude à une philosophie en acte pour des philosophes debout), peut parfois devenir un vaste dispositif dont la fonction principale est de se bloquer lui-même, plus encore : bloquer les individus qui sont censés s’exprimer à travers la philosophie, à savoir les deux parties elles-mêmes : les étudiants et les enseignants. La philosophie possède un réservoir : son histoire. Celle-ci fournit moult concepts, procédés dialectiques et rhétoriques qui nous sont enseignés. Mais pour faire quoi ? Pour penser, se donner les moyens d’agir, de comprendre son époque, et avant tout de parler, de s’exprimer. Forcément, serions nous tentés d’ajouter. Et bien non, pas forcément !, puisque ce réservoir conceptuel peut être utilisé à l’occasion pour produire les arguments tendant à prouver qu’il faut s’empêcher de s’exprimer, de parler, que toute action, initiative est vaine. Un prof, aurait-il d’autorité le pouvoir de démontrer à « son étudiant », simplement « en ramenant sa science », que tout propos qu’il essaie de formuler est plat, voire idiot ?

Pendant que ce professeur me faisait justement la démonstration qu’il pensait avoir bel et bien ce pouvoir, je me disais que dans l’esprit d’un étudiant qui prendrait ce prof pour modèle, enseigner la philosophie équivaudrait à viser au titre glorieux de résigné capable de fournir une série d’arguments apparemment rationnels - cela peut même aboutir à un livre - pour prouver que la résignation est une juste voie. Il y a là un vice. Dans un lieu dit de philosophie où la tendance dominante du maître est le cynisme passif, la philosophie ne peut alors se retourner que contre elle-même. Ou plutôt, l’histoire de la philosophie se retourne par le biais de ceux qui l’écrivent et la commentent, contre ceux qui vaudraient continuer à la faire. Mise entre les mains de sages résignés, elle devient l’arme qui sert à l’achever. Sous le prétexte philosophique que toute proposition doit être pesée, examinée avant d’être choisie, le choix, la décision sont toujours reportés à plus tard et rien n’arrive jamais. Les études dans pareil cadre ne servent pas à faire avancer la philosophie, mais à renoncer à son devenir, à maintenir le même contexte dans lequel rien ne peut advenir.

Un photographe me dit un jour : « Faire de la politique, dans le sens de travailler au changement de la réalité dans laquelle nous vivons, sans passer directement par le média photographique, est devenu un aspect incontournable de mon travail. Car dans la réalité telle qu’elle est, il n’y a plus rien à photographier. »

Ce que je proposais à ce professeur était du même ordre de ce que ce photographe disait. Je lui proposais de penser l’université à partir d’autres situations que celles qu’elle nous donne pour l’instant à vivre. Le photographe a besoin d’intervenir sur la réalité pour photographier ; le philosophe n’en a-t-il pas tout autant besoin pour la penser ? Lorsque le professeur s’y refuse, les idées qui nous sont transmises perdent toute valeur d’usage, puisqu’elles sont employées seulement à dénigrer toute initiative d’action, d’ouverture d’un dialogue par lequel l’étudiant pourrait trouver cette valeur. Car il n’existe aujourd’hui aucun espace, aucun temps « officiel » dans l’université réservés à l’usage des idées que l’on nous enseigne, un espace-temps où les étudiants pourraient partager ensemble et avec leurs enseignants autre chose qu’une situation de transmission du savoir. Du fait de l’absence d’un tel espace, la transmission du savoir devient alors une fin en soi et la fonction exclusive de l’université. Tant que cela durera, les idées que l’on nous enseigne iront s’échouer et pourrir contre leur propre monument, j’aurais envie d’ajouter des monuments aux morts, puisque des idées érigées à la gloire de leur valeur éternelle et coupées de la vie sont des idées mortes qui donneront toujours des cours mortels. Qu’est-ce que cela donne ? Une marche funèbre jouée par des morts à des mourants !

Kant disait déjà que la raison ne se développe chez l’homme avant qu’il n’ait un grand champ d’expérience. L’on peut en déduire que lorsque le champ d’expérience ne se développe plus, se limite à la répétition d’un seul genre d’expérience, les cours de transmission, la pensée, elle non plus, ne peut évoluer. (Je renvoie ici au texte de Francisco Varela « Représentation et connaissance », cité dans l’article de Federica Bertelli L’impatience ranime ce que la patience a tué).


RUBRIQUE CULCULTURELLE OU LE PRURIT DU GÉNIE EXHIBÉ À LA TÉLÉ

Si la vérité aime à se cacher, c’est qu’elle est laide à savoir, ou une certaine façon pour le lecteur de se gargariser de la petite subjectivité de son auteur favori.

- Oh ! que oui, c’est de la belle littérature, dixit le pivoteur du petit écran...
- Génial ! s’écria Caramba, la nouvelle peau de banane des milieux littéraires parisiens.
- Foutrecul ! surenchérit le pivoteur, ce symbolisme, cette poésie des images, alors ça... Dites-nous, c’est autobiographique ou le fruit de votre imagination ?
- L’écrivaillon, les lèvres pincées la mode littéraire de l’époque le veut, l’écriture, c’est la sensation d’être confortablement installe à la place de Dieu. Ce livre est la trace d’un effort sans cesse reconduit pour exister. L’écrivain produit des œuvres qu’il laisse derrière lui comme les ruminants leurs bouses fétides dans leurs sillons.
- Et le pire est que la vie tient tout entière à ces concrétions, dont le défaut se fait ressentir comme l’air à manquer dans un monde irrespirable. Donc si écrire est un besoin irrésistible, il es bien naturel de laisser cours à ce besoin, mais il est notoire aussi de sentir sa nécessité jointe au délice du soulagement...
- Vous le dites magnifiquement, vous avez accouché là d’un très beau roman, quoi ?
- Caramba : c’est la littérature à l’estomac descendue plus bas encore, jusque dans les ultimes contractions du colon.
- L’écrivaillon : Longtemps savez-vous je me suis retenu d’écrire ce livre. Et son existence est venue là comme une libération à vrai dire, une brûlure obtuse au plus profond de l’intestin grêle...
- Quelle belle définition que celle-là : la littérature, c’est donc l’urgence de la commission honteuse ?, dégorgea pour finir le pivoteur.
- Caramba : Monsieur le pivoteur, indiquez donc au téléspectateur les urinoirs, les urnes, les cacoirs et les foutoirs.

Droit de réponse :

- On t’a appris à bien écrire ; on t’a fait miroiter les récompenses pour qui ménage la syntaxe, les rigueurs du style dépouillé, simple : ce naturel de la vie, de l’attitude, de l’expression qui flatte l’anonyme animalité de l’imbécile heureux, de l’électeur, du parler clair. Tu aurais pu devenir un jeune écrivain, roué à toutes les courbettes des habitués des plateaux télé, un de ceux qui ont une haute opinion des arts, un de ces petits sourcilleux purpurins au ton masticatoire, un de ces comédiens qui savourent les mots, un de ces délicats sans couilles qui se donnent à la littérature dès l’âge de treize ans, un petit parasite, révérencieux, surdoué qui plus est, un spécimen nippon, un petit con qui régale la solitude des retraités et les mémères avisées des jurys !


Troisième considération

Toujours dans le cadre de ces rencontres, je fus amené à discuter avec un président d’université. Se déclarant enthousiasmé par notre démarche, il me parla d’un projet de réforme pour une université nouvelle dont il était l’auteur. Je lui demandais s’il avait rencontré non seulement les responsables syndicaux, mais aussi les étudiants et encore s’il avait pensé à créer dans son université un espace où professeurs, étudiants, personnel administratif se rencontreraient pour confronter leurs points de vue, faire part de leurs exigences, de leurs critiques, de leurs projets. Il me répondit que « non ». Je me dis que ce président avait conçu un projet d’université pour des étudiants imaginaires.

Se rencontrer, organiser concrètement des rencontres, s’y déplacer, y prendre la parole, écouter, répondre sans présupposer de ce qu’on va y entendre ! Ce ne sont pas tellement les idées programme d’une université idéale qu’il n’y aurait plus qu’à appliquer ou faire appliquer - qui manquent à l’université et au monde, mais les corps et des actes qui prennent en charge les idées sur la scène de la vie. C’est l’acte qui compte. Il faut travailler au corps. A corps et à cri. Corps donner. Coordonner.

Quatrième considération

Un autre enseignant me répondit : « Très bonne initiative. Je sors justement d’un cours où je viens de dire à mes étudiants : dans trente ans, c’est la fin du monde : surpopulation, mondialisation du capital, etc. obligent. Il nous reste seulement dix ans pour sortir du capitalisme. Il faut commencer dès à présent, s’y mettre sérieusement et faire vite. C’est une question de vie ou de mort de l’espèce humaine ». Comblé par sa réponse, je lui demande alors : « Il faut absolument que vous veniez à la rencontre et y exposiez votre point de vue ». « Ah non, là je vous arrête tout de suite », m’a-t-il répondu, « je ne peux pas. J’aimerais bien, je suis entièrement d’accord avec vous, mais je suis débordé. Je n’ai pas le temps. Tenez, regardez mon planning, je suis pris jusqu’à fin 96, etc. ».

Cela me fait penser à cette histoire :

- « Monsieur ! Monsieur ! une bombe a été placée juste sous votre salle de cours. elle va exploser dans cinq minutes. Il faudrait que vous sortiez tout de suite si vous ne voulez pas être tous déchiquetés... »

- « J’aimerais bien, j’aimerais bien, mais nous avons pris du retard sur le programme. Il faut que nous terminions absolument ce cours, nous en avons encore au moins pour une bonne heure. »

Quand le système s’emballe, il ne suffit pas de désigner les responsables, il faut aussi se demander en quoi, à quoi soi-même l’on joue.

Cinquième considération

Un enseignant : « Les étudiants !, mais qu’est-ce que vous voulez que je fasse avec les étudiants ? Les étudiants sont résignés. Il est fini le temps où les étudiants avaient envie d’agir. »

Le temps où les étudiants avaient envie d’agir, c’est celui où toi, le professeur, tu étais étudiant. Mais aujourd’hui l’étudiant est résigné et toi le professeur tu dis : le temps où les étudiants avaient envie d’agir...