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Numéro 4
9 heures de clic
Par Ahmed R. BENCHEMSI | Paru le janvier 1995

Soit, le mode de production taylorien est dépassé, inadapté, obsolète, terminé, vieux. L’homme actif moderne se doit d’être polyvalent, inventif, intelligent, créatif, porteur d’initiatives. L’expérience que j’ai vécue est donc une des dernières du genre et mon témoignage n’en revêt par là que plus de valeur.

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4h50 du matin. Nous sommes deux à arpenter ce couloir d’une gare très fréquentée de la banlieue nord. Mon Supérieur, en toute logique, me précède. Arrivés près des tourniquets, à l’entrée de la gare, il m’explique en deux mots quelle sera ma fonction, après m’avoir armé d’une fiche horaire dûment découpée en quarts d’heure, d’un stylo aux armoiries de la société qui m’emploie, ainsi que d’un compteur, petit objet métallique tenant dans le creux de la main avec un anneau très pratique pour glisser le majeur, tandis que l’index aura pour rôle d’appuyer -clic- sur un bouton pression situé au sommet dudit objet. Ma tâche, donc, sera d’actionner mon index droit -clic- chaque fois qu’une personne franchira le tourniquet et de reporter tous les quarts d’heure le chiffre affiché par le compteur sur la fiche horaire, dans le carré correspondant.

Sur ces bonnes paroles, mon supérieur me quitte, non sans me souhaiter bonne chance (?) et me laisse face à mon destin. Il est 4h55, je dispose encore de 5 minutes que je mets à profit pour me trouver la position la plus confortable possible.


"Une étude de la Confédération des syndicats allemands (DGB) prévoit dans six ans une segmentation de la population active en trois catégories : 25 % de travailleurs permanents protégés par des conventions collectives, 25 % de travailleurs périphériques et précaires, 50 % de marginaux, chômeurs et demi-chômeurs." (cité par Jacques ROBIN : Quand le travail quitte la société post-industrielle 1, GRIT, 1993).

La naissance d’une population sous-qualifiée, reléguée dans les marges de l’insertion, sous-payée et rendue ainsi progressivement asociale - une under-classde précarisés - ne peut que remuer l’horreur de dérives moyenâgeuses vers de nouvelles formes de domination auxquelles n’opposer malheureusement, si la charité chrétienne nous insulte, que la lutte insurrectionnelle des banlieues chaudes.


5h00. Les portes s’ouvrent, les riverains commencent à affluer. Mon premier client est une dame à l’âge indéterminé qui semble mal réveillée. Elle me toise d’un air méfiant, sans doute alarmée par la mention SNCF figurant sur le gilet blanc de fonction que j’arbore. Elle finit par se décider et introduit son ticket dans la fente. Le tourniquet tourne, je clique. Quelques instants plus tard, deux jeunes noirs arrivent, sautent par-dessus le tourniquet et poursuivent leur chemin paisiblement. Tiens, je ne leur fais donc pas si peur... clic-clic, quoi qu’il en soit. Encore quelques secondes, et une dizaine de personnes pénètrent dans le hall de gare. Mon index droit s’active.

5h15. C’est l’heure du premier pointage : 137 personnes ont défilé devant moi. Je le note soigneusement, puis reprend mon comptage sans autre état d’âme.

5h19. Le balayeur et la préposée à la serpillière échangent des chuchotements en m’observant à la dérobée. J’ai juste le temps de leur faire un hochement de tête accompagné d’un sourire entendu avant de me focaliser de nouveau sur la rangée de tourniquets qu’assaille une vingtaine de personnes. Clic-clic-clic-clic-clic... etc.

5h30. Deuxième pointage : 312 clients affrontent pour l’instant la grisaille du matin. Mon coup de doigt est devenu très sûr.

6h15. Il fait jour, dehors. Le personnel s’est habitué à ma présence. On ne fait plus attention à moi. Je fais partie du décor, dorénavant. Le flot de voyageurs est devenu régulier, ma vitesse de croisière se stabilise autour de 300, 350 personnes par quart d’heure. Je commence à trouver le temps long.

6h45. Je clique en continu, le compteur affiche 1955 personnes, soit 1955 coups de doigt. Une fille me sourit. Sait-elle qu’elle ne représente pour moi qu’un 1956e coup de doigt ?

7h30. Je pense à mes camarades qui sont sur les quais à compter les trains. A l’idée que cette activité est traditionnellement dévolue aux vaches, je suis pris d’un petit sourire solitaire, ce qui me vaut un regard chargé de haine d’un vieil homme, pensant sans doute que je me moque de lui.

7h45 clic.

8h00 clic. Je me surprends à penser que de tout mon corps, seul mon index droit et mes deux yeux travaillent pour la SNCF. Tout le reste est accessoire. A la limite, je pourrais fermer un œil, le résultat serait sans doute le même. Je tente l’expérience avec l’œil gauche : ça marche.

9h02. Le cap du 5000e clic est franchi par une jeune femme enceinte de type maghrébin. Je voudrais la féliciter au nom de la SNCF, lui offrir un prix, une carte orange 5 zones gratuite, que sais-je... Je me contente de la gratifier d’un large sourire auquel elle ne répond pas. C’est absurde.

9h30 Mon Supérieur m’autorise 10 minutes de pause-café, pendant lesquelles il cliquera pour moi. A ma demande d’être remplacé par un de mes camarades/vaches, il répond avec douceur que les listings sont en principe fixes, mais qu’il va voir ce qu’il peut faire. Sa mine douloureuse indique que ma demande a dû le contrarier. Je vais sans doute le faire travailler en lui faisant remanier ses listes. En attendant, je me remets à cliquer.

10h00. On m’a sûrement oublié. Je clique toujours, ça gravite autour de 6000. Quand je pense qu’il y a des gens qui seraient prêts à faire ça toute l’année contre une assurance vieillesse, une voiture 3 portes, et plus ou moins le SMIC !

10h08. Un quadragénaire, abusé par mon macaron SNCF, se plaint violemment que son ticket pourtant en règle (il me le fourre sous le nez) ne passe pas à la machine. Je lui enjoins de sauter le tourniquet. Il me répond outré qu’il ne peut pas, qu’il a de l’arthrose. A mon aimable proposition de le porter, il manque de suffoquer et me somme d’appeler mon Supérieur. C’est sûr, il va me dénoncer, clamer que je suis un incitateur à la fraude, réclamer ma tête, que sais-je...

11h00 clic.

11h30 clic.

12h00 clic-clic-clic-clic-...

12h30. Je clique comme un fou.

13h00. Ca se calme... Les gens déjeunent, se reposent. J’aurais des remarques intéressantes à formuler sur la fréquence des fraudes (à peu près un client sur 10), sur les animaux et les enfants en bas âge (sont-ils tenus de payer le ticket ?), ainsi que sur la diversité du matériel qui transite par les gares de banlieue nord (2 bicyclettes, 1 échelle et 15 pots de peinture, 1 contrebasse suivie de divers instruments de musique, et tout un lot de matériel de pèche). Mais aucune case n’est prévue à cet effet sur ma fiche. On me demande de cliquer, point à la ligne. Dont acte.

13h45. Au fait, je ne sais toujours pas à quel genre d’enquête je suis censé collaborer. Rétrospectivement, l’idée que cette question ne me vient qu’après 9h de travail me dépite. Aurais-je donc une âme d’exécutant borné ? Dans un quart d’heure, je termine ma journée, je pourrais y réfléchir en déjeunant. Clic.

14h00. Je restitue gilet blanc, fiche, compteur, et stylo, signe dans la case du registre où figure mon nom (je suis une case) et me dirige vers la sortie. 10 mètres plus loin, je me ravise, reviens vers mon Supérieur et lui pose la question de savoir dans quel cadre s’inscrira mon « travail » (sic !!). Il a l’air surpris par ma question. Je précise : « s’agit-il d’une enquête statistique, est-elle commandée par la RATP/SNCF, par l’INSEE, concerne-t-elle seulement l’Ile de France ou également la province, des améliorations de service vont-elles en découler ? » Mon Supérieur fronce les sourcils, réfléchit quelques instants et me répond d’un « oui » évasif.

14h05. Sans plus insister, je franchis la porte de la gare. J’écarquille les yeux car il fait soleil. Je me dis que j’ai le temps de prendre un sandwich à la fac avant d’assister à mon cours d’économie industrielle. Au loin, je vois le bus qui arrive. Je me dépêche.