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Numéro 4
Edito
SOUS LE SIGNE DES etats du devenir
Par Les Périphériques vous parlent | Paru le janvier 1995

En mars dernier, Les périphériques vous parlent publiait un numéro spécial dans lequel étaient présentés un certain nombre d’arguments concernant la convocation d’États du Devenir.

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Disons, pour rappel, qu’à travers ce projet, il s’agit d’initier un mouvement qui engagerait individus, communautés diverses, organisations et associations à travailler à des propositions concernant le devenir dans le cadre du travail, du social, du politique, de la culture : des propositions pour réagir à la montée de la précarisation, lorsque les faits ne cessent d’avérer l’implantation progressive d’une under-class (sous-classe) dans la plupart des pays industrialisés, réalité à laquelle, d’ailleurs, nous faisons une large place dans ce numéro.

L’exigence d’inventer un mouvement reposant sur l’expression propre de chaque individu et communauté représente un point capital de cette démarche. Elle demande d’inventer des formes d’organisation adéquates.

A la suite de la parution de ce projet, plusieurs rencontres ont pris immédiatement la forme d’assemblées générales « spontanées » qui ont permis l’adhésion de nombreux participants.

Des questions ont été spécifiées, que l’on peut résumer ainsi, entre autres :

- Comment percevoir le changement dans sa réalité sur le terrain, dans toute sa complexité, en dehors d’une vague image qui chatouille l’opinion le temps d’une élection ?

Rappelons qu’il ne faut surtout pas laisser le mot « changement » aux politiciens professionnels qui en usent, en abusent jusqu’à l’écœurement. Le changement n’est pas un mot d’ordre, il ne se décrète pas, aucune décision technico-politique ne pourra jamais l’imposer. Le changement est une pratique, un ensemble de pratiques.

- Quelles pratiques, justement, mettre en œuvre pour nous sortir des cadres de pensée et des modes de faire que la grande majorité des citoyens jugent obsolètes mais qui continuent de s’imposer faute de savoir comment en sortir ?

- Comment faire en sorte que la politique qui consiste actuellement à ne s’occuper que des problèmes à court terme (ce que l’on pourrait appeler des nécessités conjoncturelles) ne détruise à plus ou moins long terme les perspectives démocratiques ? Dans ce sens, comment se donner des perspectives à long terme qui engagent chacun avec son projet particulier dans un projet commun qui exprimera finalement la réalisation de l’ensemble des citoyens ?
L’idée de créer des « cahiers du devenir » sur le modèle des « cahiers de doléances » qui avaient nourri les États Généraux de 1789, a été d’emblée proposée. Par la suite nous avons remplacé l’expression cahiers du devenir par celle d’Actes du devenir. La notion d’acte incluant tous les médias susceptibles d’être vecteurs d’expression : texte, photo, vidéo, graphisme, multimédia, théâtralité. Ces actes devraient exprimer concrètement la contribution de tous au changement social et culturel.

Tout au long des précédents numéros nous n’avons cessé d’affirmer que c’est l’homme qu’il faut remettre au poste de commandement du changement socio-politique : un homme acteur, répétons-le, et non interprète. Il y va pour chacun d’une façon de vivre et de penser autrement la vie, le travail, la relation sociale. Notre conviction est que « changer » ne consiste certainement pas à restaurer une prétendue stabilité originelle du monde que seule une crise passagère perturberait, mais plutôt d’acquérir les savoir et les moyens d’affronter l’instabilité de l’époque. Cela engage chacun dans sa vie, son quotidien dans sa façon de penser de voir le monde.

Nietzsche affirme : « Peu importe comment il vit à celui qui sait pourquoi il vit ». Aujourd’hui le « comment vivre » l’emporte partout, le soi-disant réalisme économique et les rigueurs imposées par « la raison comptable » occultant « le pourquoi vivre ». Nous souhaiterions surtout que de ces États du Devenir émerge une vision de l’avenir, et pas « un programme », fut-il innovant, pour une meilleure administration des choses. Des buts vie et de société manquent, et ce vide étourdit les consciences au point que chacun n’arrive même plus à voir, dans l’atonie sociale, ce qu’il est en train réellement de vivre.

« Résistance à la précarisation » ne peut s’imposer comme un mot d’ordre qui voudrait désigner des oppresseurs et des opprimés, dresser la misère contre le privilège. Résister, c’est avant tout exister. C’est s’astreindre à « voir », à partir d’un objectif de devenir, au-delà du court terme qui nous impose chaque jour de vivre à côté de notre vie, prescrivant la résignation comme la seule issue possible à la « fracture sociale ». Plutôt que de continuer à se demander comment s’intégrer dans un monde du travail qui a besoin de moins en moins d’agents pour fonctionner, pourquoi ne pas poser cette question préalable : quel avenir imaginer, au présent, pour construire un autre cadre de vie, de production, un autre système économique dans lesquels chacun aurait un rôle à jouer ?

Notre souhait est que les États du Devenir puissent à travers les Actes du devenir faire émerger de nouvelles problématiques d’action à partir des mutations en cours - technologiques, scientifiques, économiques, culturelles - qui investissent aujourd’hui le champ de la vie sociale.

Ces considérations, entre autres, nourrissent ce nouveau numéro. A travers la diversité des problématiques abordées, qu’elles concernent l’agriculture, l’économie, l’urbanisme, la santé mentale, l’université, la philosophie, la théâtralité, toutes ces démarches s’efforcent chacune à sa manière de penser le devenir et les relations multiples que la complexité du monde actuel permet de tisser entre des savoir et des pratiques différents.