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Numéro 7
« La philosophie comme réponse à l’économisme ? »
Par Les Périphériques vous parlent |

Deuxième journée. Les participants s’installent dans la salle, les nouvelles personnes prennent connaissance au point d’accueil de ce qui s’est passé le vendredi. L’équipe organisatrice propose de consacrer la matinée à tirer des conclusions de la journée de la veille pour faire la transition avec la deuxième journée consacrée à la philosophie comme réponse à l’économisme. Il est proposé alors de commencer par des discussions entre groupes avant de se retrouver en réunion générale. Après une délibération, la procédure est acceptée. Un participant fait remarquer qu’il ne faudrait pas que les groupes se compartimentent, et qu’il vaudrait mieux prendre la parole en son nom propre qu’au nom du groupe. En fin de matinée, l’assemblée générale reprend comme convenu.

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Pascale Thibaud (Association Défis Ruraux, Rouen) : Il y a pas mal de gens qui cherchent à créer de nouvelles activités pour sortir du modèle dominant en agriculture. L’idée est de faire connaître ces expériences par le biais d’échanges, de rencontres. Une liste d’adresses pourrait permettre à des jeunes porteurs de projets, qui ne sont pas forcément assez sûrs d’eux ou qui ont envie d’avoir d’abord des expériences pour se lancer eux-mêmes, d’aller, par exemple, passer une semaine sur une ferme. Nous avons évoqué un autre problème plus global de droit à la propriété, de droit à la terre, qui rejoignent finalement le droit au logement, le droit à l’alimentation. Ne faudrait-il pas abolir la propriété privée de la terre, affirmer que tout le monde y a droit ? Un autre point concerne la perte des savoir-faire en milieu rural. Comment éviter cette perte qui permet de préserver l’autonomie des gens ? Savoir tuer un cochon ou un poulet sont tout bêtement des actes qui nous mettent en contact avec la vie. Certains agriculteurs en arrivent à ne plus boire le lait de la ferme, à l’acheter au supermarché ainsi que la charcuterie. Ce ne sont plus eux qui abattent le cochon, il y a donc une relation à la terre, une relation à la vie qui se perd.


L’artiste panse-t-il les plaies de la société d’exclusion ?


Yves Renoux [1] (professeur d’éducation physique et militant de l’espace solidarité de la FSGT) : Je ne prétends pas faire le rapport du groupe Politiques Culturelles, sinon je vais emmerder tout le monde, et les copains risquent surtout de ne pas se retrouver dans ce que je dis. Je voudrais rebondir sur ce qui vient d’être dit et qui a été également évoqué dans mon groupe. À la table nous étions très préoccupés du devenir des États du Devenir, de leur suite. Cette dialectique de l’UniversCité : les universités vers les cités, les cités vers les universités, nous est apparue très forte. Dans notre groupe, nous avons proposé un terme : le « creuseau de culture ». Chacun était à la fois très préoccupé de témoigner de son expérience singulière et de discuter de l’idée du réseau. Et progressivement, l’expression « creuseau » est apparue. On s’est marré. Le creuseau, c’est la synthèse entre le creuset et le réseau. Comment faire vivre ce réseau dans un monde où, en définitive, l’économisme a comme conséquence ce fait que le travail tue le travail. En tuant le travail on fabrique des laissés-pour-compte. À quoi servent les politiques culturelles, aujourd’hui, si ce n’est à instrumentaliser la culture pour faire du social, pour recycler les laissé-pour-compte afin de les réinsérer dans un système qui exclut de plus en plus de monde. Comment en sortir ? La culture ne peut-elle pas nous aider à susciter un nouveau rapport à la politique ? Les pratiques culture les, ne peuvent-elles pas contribuer au devenir de la citoyenneté ? Comment invente-t-on cela ? Comment pouvoir vivre autrement qu’en quémandant des subsides, en remplissant des dossiers ? N’y aurait-il pas à se demander en quoi toutes ces expériences culturelles pourraient se constituer en petites entreprises créatrices d’emplois sans recréer de nouveau la grande industrie du spectacle ?


Est-il contradictoire pour un “artiste debout” de faire de l’animation dans les centres commerciaux ?


Un participant (du groupe Logiques de coopération) : On s’est interrogé à propos des logiques de coopération, que ce soit, ici, dans la salle - nous avons réfléchi encore une fois sur le système des tables - ou au niveau de l’ensemble des citoyens : comment peuvent-ils se relier pour agir ensemble ? Qu’est-ce que cela veut dire agir ensemble ? C’est un rapport aux autres qui, historiquement, a signifié souvent la concurrence, impliquant perte ou exclusion, et sous-entendant des perdants et des gagnants. C’est un système assez archaïque, il faudrait réfléchir à autre chose. Nous avons parlé des théories de jeux où tout le monde perd, de jeux où il y a un perdant et un gagnant, et enfin de jeux où tout le monde gagne, ce qui est plus intéressant mais plus rare. Comment agir afin que tout le monde soit gagnant ? Sur ce plan nous avons constaté combien la notion de réseau est souvent intéressante. Il y a des gens qui, sur le terrain, comme le Mouvement des Réseaux d’Échanges Réciproques de Savoir, ont amorcé un début de solution : la construction collective. Tout le monde participe avec une notion d’égalité et de réciprocité. La coopération concerne aussi la mise en commun des manques, des besoins, la transmission d’expériences. Nous avons parlé des lacunes qui existent lorsque, souvent, les gens motivés sont obligés de recommencer à zéro dans le cadre de la formation : il se produit une perte d’expérience. Par exemple, à l’université, chaque fois que l’on veut faire bouger les choses, on recommence à zéro alors qu’il y a déjà des savoir dont on pourrait tirer parti pour gagner en temps et en efficacité. Il faudrait formaliser une proposition, c’est-à-dire définir les centres, puisque les réseaux se constituent comme une médiation entre différents centres. Chacun pourrait faire part de ce qu’il fait, de ses demandes, de ses offres, de ses manques de manière à constituer et visualiser un réseau.


Une chaîne de télévision intitulée Télé Création Citoyenne émettra bientôt. Elle a pour vocation de permettre l’appropriation du moyen audiovisuel par les citoyens afin que ceux-ci puissent s’exprimer, échanger, créer, dans tous les domaines de la vie sociale, associative, culturelle, économique. Une chaîne de télévision dont la conduite et les programmes ne seront pas dictés par les lois de l’audimat et du marketing, mais par la concertation de tous ceux qui, aujourd’hui, par leurs démarches donnent sens et contenu à la citoyenneté [2].


Une participante (du groupe Citoyens face aux médias) : Ce qui a été révélateur aujourd’hui, c’est qu’il y a eu entre nous un petit problème de communication et le groupe s’est scindé. Une personne a focalisé le débat sur un sujet et a empêché les autres de parler. Ceci dit, on a quand même avancé un certain nombre de propositions. Dans le cadre des médias, il y a un paradoxe actuellement qui s’exprime entre le nombre important de canaux de communication qui sont à la portée de chacun et, en contrecoup, sous la pression commerciale et politique, l’appauvrissement de la pluralité de l’information. Par ailleurs, l’information est de plus en plus découpée, hachée. Quel est le sens que nous pouvons donner à l’information ? À quoi sert-elle ? Comment l’individu peut-il devenir médi-acteur afin d’introduire un aspect dynamique par rapport à l’information ? Il s’agit de pouvoir disposer d’espaces de convivialité, d’élaborer une analyse, une sorte de retour par rapport à l’information qui nous est donnée. Des alternatives sont évoquées depuis ce matin, notamment des journaux, des télévisions locales ou de proximité. La télévision de proximité a pour but de démocratiser l’information, et non pas seulement une information qui cible la région, ce qui est le propre des télévisions locales. Deux aspects apparaissent : à savoir qu’il y a à la fois des médias technologiques sophistiqués qui se développent à l’heure actuelle mais qui ne sont pas à la portée de tous en raison de leurs coûts financiers et que, en parallèle, il y a des micro-expériences, mais qui travaillent sans se concerter, qui sont plus ou moins éphémères parce qu’elles n’ont pas les moyens de durer.

Un participant (du groupe Citoyens face aux médias) : Excusez-moi, je voudrais intervenir en complément sur la forme du groupe. Ce que l’on vient de dire ne me suffit pas, il n’y a pas eu scission du groupe. Une personne s’est imposée dès le départ. Comment régler un problème pareil ? Finalement, on a décidé de se mettre à une autre table. Nous cherchons ici de nouvelles procédures pour nous rencontrer, en nous disant que les colloques ne sont peut-être plus adaptés. Le problème qui a surgi à notre table est peut-être révélateur. Cette personne a empêché deux filles d’Act Up de Bruxelles de donner une information qui me paraissait très importante sur la notion justement du contre-pouvoir à l’information. Quand on parle de contre-pouvoir en général, on aurait tendance à croire qu’il s’appuie sur l’opinion. Mais quelle opinion ? Sur ce point, ce qui se passe en Belgique est assez intéressant. L’opinion, en ce moment, est en train de faire instaurer un ordre moral qui va jusqu’à amalgamer pédocriminalité et homosexualité. Ceci veut dire qu’il y peut y avoir un glissement. Paradoxalement, en Belgique, la presse était au départ plutôt objective, elle essayait justement de ne pas faire d’assimilations trop rapides. Elle n’y est pas parvenue, et en ce moment, c’est l’opinion qui pousse dans le sens de la réaction, et la classe politique et le roi ont, par démagogie, appuyé ce mouvement. Cet exemple montre que ce n’est pas si simple. J’aurais aimé que l’on en parle plus.

Fin de la matinée.

À la reprise, dans l’après-rnidi, le nombre considérable de visiteurs s’est avéré un facteur de dissipation non négligeable, engendrant des allées et venues incessantes. En assemblée générale, chacun a essayé tant bien que mal de faire entendre sa voix autour de problématiques particulières. Cela a suscité des paroles discordantes. Un désordre grandissant s’est installé qui offrait bientôt prise au retour des discours d’experts, à des spéculations et de longs monologues sur le thème de la « pensée unique ».

En milieu d’après-midi, les tables se reforment : certaines disparaissent, d’autres sont créées dont une intitulée « rien ». Les gens tâtonnent : Il faut quand même faire quelque chose, peut-être accepter un certain délai de vide. On ne va pas trouver une réponse mais dans le chaos il y a une étoile dansante qui va naître, s’esclaffe l’un des participants, paraphrasant Nietzsche.

En fin de journée, Gilles Paté, urbaniste et plasticien, propose une projection de diapositives montrant que « les espaces publics parisiens sont aujourd’hui planifiés de manière sélective afin de filtrer le public qui y passe. Face à cette stratégie, comment les gens génèrent-ils de la convivialité, par leurs comportements, leurs paroles, leurs chants, leurs musiques ? Est-il possible de réinvestir ces lieux ou des espaces moins planifiés de la ville, pour autre chose qu’un spectacle pécuniaire ? »

[1Voir aussi son article

[2voir n°8