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Numéro 1
1994 : Seuil historique pour la jeunesse
Par Yovan GILLES | Paru le février 1994

La réalité que la jeunesse doit affronter aujourd’hui, est certainement plus redoutable que le laissent entendre les rêves et les images sans contenu, dont on continue à la divertir.

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LES PIÈGES DU COMBAT : PAS DE REVIVAL

Les conflits socio-politiques d’hier et que symbolisèrent les événements de Mai, avaient pour cadre l’expansion d’un modèle économique qui, s’il se fonda sur un monde de la production « aliénant », n’en fit pas moins prospérer la société et les hommes.

Avec la chute du marxisme, la figure du jeune révolté qui lançait des pavés contre la société d’exploitation, n’est guère plus qu’un spectre. Le bourgeois et l’orthodoxie capitaliste, dont les représentations hostiles galvanisaient le tumulte révolutionnaire, n’ont plus aucune espèce de réalité, autrement qu’à travers des mots d’ordre résiduels, qui continuent à sustenter des préjugés et des visions décevantes de la société. De plus, aucun système de pensée, comme il y en eût alors pour soulever les uns contre les autres, ne peut nous orienter dans le dédale des interrogations, que font surgir une réalité inédite.

Durant les manifestations de 1986, je remontais un soir vers la Sorbonne cernée par les argousins, qui triquaient méchamment les étudiants. Des barricades improvisées, un enchevêtrement de tôle et de feu : les cortèges pacifiques de la journée avaient soudain basculé dans l’affrontement sanglant. Dans le grand amphithéâtre une espèce de scholaste tempérait la foule des étudiants : « C’est une tentative de manipulation, nous ne faisons pas de politique. Encore une fois nous le répétons, nous sommes apolitiques et ne céderons pas aux provocations partisanes ». Une répression brutale suivit de peu une sorte de soulèvement, qui livra les rues de Paris à l’embrasement. Ce furent autant de moments retirés à la médiocrité d’une « jeunaille » sans éclat, sans destin, sans histoire, « l’Histoire » ayant été le privilège des glorieux aînés. Mais la vie apathique du jeune, assigné à des aspirations dérisoires, dont la lourdeur m’arrachait des sanglots, reprit le dessus quelques jours plus tard. Le gouvernement avait cédé devant un mouvement qui, au bout du compte, vit ses revendications satisfaites. Ce mouvement s’arrêta à sa victoire. La jeunesse avait su faire valoir ses droits.

La dialectique du maître et de l’esclave - L’esclave ne peut s’affranchir de ses chaînes jusque dans le combat qu’il mène pour s’en délivrer : s’opposant à ce qu’on lui refuse, on ne lui accorde que ce qu’il réclamait ; dépendant de ce dont il manque, il ne l’est pas moins dans ce qu’il obtient. Sa liberté, constamment négative, referme sur lui le piège de ce monde aliénant, qui ne laisse à ceux qu’elle soumit, qu’une lutte aliénée. À l’heure de la « société du chômage », l’alternative - chercher du travail ou refuser du travail -, impose durement sa contrainte. Et dans la tourmente de la crise, il ne faut pas se tromper de lutte ; les forces réactives, du côté des maîtres comme des esclaves, risquent fort d’imposer leur légitimité, quitte à refaire l’histoire à l’envers.


LE CLOWN NOIR ET LE CLOWN BLANC

On lui a dit si souvent que les politicards étaient des clowns. Il se dit : "si le politicard est un clown, alors c’est un clown noir, trompeur, sinistre, effrayant : un monsieur Loyal toujours déloyal".

Il se met alors à rêver d’un clown blanc qui mettrait politique et rire à leur place. Il pense : la fonction du clown blanc n’est pas d’apporter le rire à domicile, mais de troubler "les eaux glacées du calcul égoïste". Le clown blanc fustige les gugusses de la scène et de la télé empressés de tirer les rieurs de leur côté. Lui, le clown blanc, le clown trouble-fête, "la gueule enfarinée", demande d’abord : "avec quoi veulent-ils nous faire rire ?" Avec notre propre misère, nos humiliations, nos insuffisances, notre ressentiment, notre exclusion ?

Il se dit : c’est à nous d’apprendre à rire, à rire d’autre chose que du spectacle de nos gesticulations ridicules autant qu’impuissantes.


Quant au combat réel de la jeunesse, s’il eût lieu, il a toujours été habilement dissuadé, non par une propagande diffamatoire mais, bien au contraire, parce que le « système » contre lequel il s’insurgea, sut toujours lui donner raison. Lao Tseu émet cette sentence : « Qui veut éliminer quelqu’un doit d’abord l’exalter. » À sa contestation la société trouva des débouchés. Jean-Paul Sartre, dans les pages précédentes, décrit largement la neutralisation politique de la jeunesse. Son dénuement, à travers le Rock, qui portait ses espérances, fit le compte des rêves marchands, tandis que les politiciens et les papas enfin rassurés, récoltèrent la moisson de sa rage. En ce moment même, au fond des banlieues, la colère des rappers s’épuise à ne plus distraire que l’ennui des nantis qui y trouvent un exotisme social des plus attrayants, cependant que leur outsiding politique fait le foin des gangs partisans. N’oublions pas la « culture des jeunes », qui sert de façade à une autre mystification : Celle d’une ivresse molle qu’il faut parfois contenir, jeunesse cool absorbée à des pensées et à des occupations inoffensives, excès futiles qui peuvent bien se donner cours dans les limites où les maintient la société responsable, dont la vigilance, sous des dehors franchement libéraux, ne se relâche jamais.

Dans une chanson des Sex Pistols, ces paroles de Sid Vicious : « Je ne sais pas ce que je veux, mais je ferai tout pour l’obtenir. » Peut-être la jeunesse commence-t-elle par cette affirmation paradoxale, ce manque à vivre qui fait tout à la fois le transport, le malheur et la raison de vivre du héros. À la forme d’existence aliénée qui lui est laissée, elle répond par un cri, cri qui se perd dans l’indifférence du monde adulte qu’il invective ; sourd à ce cri, il l’accule à une négation farouche.

Mais conclure que la jeunesse ne ferait que scander un droit à son placement (se faire une place) dans le marché du travail en l’état ou dans un tissu social déchiré par toutes sortes de blessures identitaires, c’est une des croyances les mieux établies pour manipuler le désir des jeunes hommes et des jeunes filles, et les détourner d’un mouvement d’autant plus radical, qu’il ne peut être, aujourd’hui, assujetti à ces seules fins. Dissipons une méprise de tout premier ordre : Celle qui veut nous persuader que les aspirations de la jeunesse s’ajustent aux seuls besoins socio-économiques, que les difficultés de l’époque ne cessent d’aviver. S’agit-il de se faire une place dans un monde, où les places à prendre se raréfient chaque jour davantage ? De s’insérer - s’insérer dans quoi, dans quelle société d’abord ? - Quand les politiques louent en la jeunesse la force vive du pays, c’est comme si, à les entendre, il s’agissait pour la future génération insertion de recevoir ce monde-là en héritage. Leur grande erreur - et cette erreur est presque un crime - est d’identifier la jeunesse à un vague pathos, masquant par là une impossibilité de la penser, autrement que sous forme d’images alimentant la pire démagogie. En réalité, la jeunesse de cette fin de siècle a à assumer les conséquences d’une rupture idéologique majeure, allant de pair avec la crise d’un système industriel, que l’évolution du monde fait chanceler. Il ne s’agit certainement plus pour elle de s’insérer dans une société en sursis, mais de créer le monde de demain, à travers un mouvement social et culturel d’envergure, un mouvement « politiquement » offensif.

Ne surtout pas s’en laisser contrer par tous les fatalistes de l’arrière-garde de l’avant-veille, qui évoqueront les égarements d’une jeunesse pubescente et idéaliste. Un petit mot pour eux :

Partis d’un rêve, ils sont revenus d’une illusion. Ils voudraient par leur fausse compassion, leur cynisme plein d’aigreur, leur suffisance instruite, vous rallier à leur morale de ratés. L’abdication se cache toujours sous leurs conseils d’expert. car ils sont tous devenus des experts. À ceux qui ont fini par s’emparer des postes de commandement qu’ils disaient répugner d’occuper, à ceux qui maintenant enseignent, à défaut d’être des maîtres, dans toutes les écoles de la France : les écolos-bobos, les mangeurs d’algues, les hippies recyclés dans le secourisme social, tous les philosophes de la « fin de l’histoire » et de la « pensée molle » qui nous préparent aux régimes maigres, à ceux, enfin, qui exhorteront : « Moi aussi quand j’étais jeune, je voulais changer le monde », répondez : « Que votre échec ne m’empêche pas de réussir ! »

L’AVENIR DÉPROGRAMMÉ, MISÈRE DU SALARIÉ

« Perdre sa vie à la gagner », je me permets de détourner la formule de Catherine Claude. Elle résume largement l’attitude de la jeunesse qui, dans une large mesure, fonda son affirmation, juqu’à l’extrême, contre la société productive. En fait, la pression d’un tel cliché traduit la conception déprimante du travail parcourant la société, et qui a le sens du sacrifice raisonnable de sa vie à fins utiles, c’est-à-dire à fins de survie. L’individu sollicité par la nécessité est, par la force des choses, gagné à ses raisons au point de ne pouvoir que s’y soumettre, en dépit de capitulations serviles et d’incriminations impuissantes contre sa condition. Et la logique implacable de l’exclusion, sans doute, ne fait qu’exprimer l’angoisse du sort de ceux, à qui il n’est laissé que le désespoir, ou le plus souvent, ce qui est pire, de faux espoirs.

Le monde industriel qui s’achève, laisse derrière lui les luttes des masses salariées, dont la compensation des effets aliénants du travail, imprégnèrent les revendications. La consommation devint le supplétif à une liberté, que ravissait aux hommes le temps productif, véritable « temps carcéral ». La domination des paradis-spectacle-temps libre. « temps libératoire », aiguillèrent la « conscience malheureuse » du salarié, jusqu’à ce que celle-ci se fonde aux besoins pléthoriques que le marché lui fait miroiter. Lorsque la jeune fille, le jeune homme ou l’étudiant, se recroquevillent sur leur intimité individuelle, il ne s’agit rien de moins que de s’accrocher à des subsides : les relations avec les amis, les loisirs, les passions misérablement transgressives, enfin tout ce qui fait la « vraie vie » - l’individualisme moderne n’étant qu’une forme pernicieuse de solitude, d’« être au noir », rétribution de sa peine perdue, sous forme de « temps mort » employé à des satisfactions auxiliaires. Je n’envie guère celui qui traîne sa vie dans les discothèques, et qu’un vertige qui n’est là que pour l’engloutir, vide peu à peu de sa robustesse, jusqu’à en fa ire un jeune cool, c’est-à-dire un coulé !


UNE BONNE RÉPONSE

Au tribunal, on demanda à un ouvrier s’il voulait prêter le serment dans sa forme laïque ou dans sa forme ecclésiastique. Il répondit : "Je suis chômeur." "Ce n’est pas simple inadvertance" dit Monsieur K. "Par cette réponse, il montrait qu’il se trouvait dans une situation où des questions pareilles, et peut-être même toute la procédure, n’avaient plus aucun sens." (Bertolt Brecht)


La crue des incertitudes de toutes sortes, aujourd’hui, ne peut se réduire à l’approximation de nos prévisions concernant l’avenir. En réalité, il n’y a plus d’avenir appropriable. L’école, l’université, l’entreprise, les bureaux, à qui les individus laissaient le soin d’organiser leur existence, ne peuvent plus tenir ce rôle. Immergés dans un court terme qui ne cesse de borner le champ de vision, nous avons peine à discerner comment cette précarité, désormais inhérente au mouvement de la société, doit composer une autre vision du monde et modifier radicalement l’espace de la vie. Le développement chez les individus d’une capacité d’action, qui leur permette d’échapper aux conditionnements de la mentalité de salarié, est seul à même d’assurer une transformation sociale, fondée sur une vision de l’homme comme force de changement. La question du salaire, dans un monde autre, doit aussi se poser autrement.

Pour conclure revenons un instant à cette dialectique du maître et de l’esclave. Le maître rend à l’esclave sa liberté. Ce dernier, livré alors à lui-même dans un monde adverse, hostile, inconnu, assailli par la faim, éveillé brutalement aux périls que le monde fait courir à celui qui s’hasarde à le découvrir, réalise, dans l’angoisse, qu’il lui faut apprendre à être libre. Son insoumission, cependant, le voue aux nuits glaciales et aux errances solitaires, qu’il lui faut endurer, sans relâche. Il se remémore, en ces moments-là, les satisfactions que lui procurait sa condition servile : protection, subsistance et la reconnaissance de son maître qui donnait, tout compte fait, une valeur à sa vie. Pourtant, tout au fond de lui-même, il ne peut renoncer à l’aventure d’être libre, de créer lui-même la valeur de sa vie. Ses liens de dépendance, jamais ne triompheront de son désir, car, une pensée obstinée l’habite : devenir libre, c’est ne dépendre que de son désir.

Quels détours invisibles sa vie doit-elle maintenant emprunter pour y parvenir ? Un seuil historique pour la jeunesse