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Numéro 1
L’Alibi
Extraits d’un entretien paru dans le Nouvel Observateur, le 19 novembre 1964
Par Le Nouvel Observateur | Paru le février 1994

La presse le proclame, des enquêtes le démontrent, les dirigeants du régime s’en félicitent : la France se « dépolitise ». Sa jeunesse se détournerait non seulement des partis et des idéologies, mais des idées tout court. Elle n’aurait plus qu’un dieu, la technique, et ne rêverait que de bien-être.

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(...) On a ôté à la jeunesse le sentiment qu’elle pouvait agir à l’échelle mondiale sans lui expliquer comment elle pouvait le faire dans son propre pays.

Ce n’est pas par hasard.

Dire de la jeunesse qu’elle est dépolitisée, c’est souhaiter qu’elle le soit et travailler à ce qu’elle le devienne un peu plus. Le fait que les jeunes gens s’intéressent moins directement au combat politique sert d’alibi pour les en détourner davantage encore.

Il y a deux façons de le faire. La première relève de la propagande : elle consiste à présenter inlassablement, tout en feignant de s’en affliger, l’image d’une jeunesse désenchantée, cynique, politiquement inutile et inefficace. Dans ce miroir peint qu’on lui tend, le jeune homme croit finalement se reconnaître. Il se dit : « Si tous les autres sont comme ça, sans doute le suis-je aussi. » C’est une propagande remarquablement bien faite.

La deuxième méthode est une mystification s’appuyant sur une manœuvre économique. On essaie de réaliser avec la jeunesse ce qui se passe aux États-Unis avec les femmes. Les Américains se sont aperçus que la femme d’intérieur était une bien meilleure consommatrice que celle qui travaille. On assiste donc, à une campagne, dans la presse, pour ramener la femme au foyer. On persuade la « femme d’intérieur » qu’elle est « créatrice » pour lui donner le goût « d’inventer son intérieur », c’est-à-dire d’acheter - en se croyant originale - les mêmes articles que sa voisine pour se parer ou parer sa maison.

En France, en utilisant le phénomène yé-yé, on a voulu faire de la jeunesse une classe de consommateurs. Profitant de ce que les adolescents obtiennent plus d’argent de poche de leurs parents qu’autrefois, on a fabriqué des produits spécialement pour eux - Salut les copains, Chouchou, des millions de disques, etc. - en leur faisant croire que c’étaient eux-mêmes qui les fabriquaient. En fait, ce qu’on donne à consommer aux jeunes est soigneusement contrôlé par le gouvernement et par les papas. Les chansons, par exemple. Je pense à celle-ci : « Nous danserons jusqu’à minuit... » et à une autre : « Attends-moi, je n’ai pas l’âge... » pourquoi jusqu’à minuit ? Pourquoi pas jusqu’à quatre heures du matin ? Ce ne sont pas les adolescents qui en ont décidé : c’est la défense paternelle qui apparaît jusque dans leur timide passion. Et qui décide que la petite amoureuse n’a pas l’âge, sinon la mère qui lui interdit de sortir seule ? Attends-moi : je n’ai que seize ans. Quand j’en aurais dix-huit, nous nous marierons et tu me feras quatre enfants. Ces sages folies, c’est la révolte des jeunes contrôlée par papa et maman. Les chansonniers sont des teenagers, mais en liberté surveillée.


Confidence d’un soixante-huitard.
Ce que je m’en suis fait des idées en 68.


Naturellement, ça ne marche pas toujours : la jeunesse réelle est beaucoup plus émancipée que ça. Elle finit par s’apercevoir que ses « idoles » la trahissent au profit de papa. On réussit tout de même à entretenir l’illusion en permettant aux jeunes de casser quelques fauteuils et de vociférer dans les salles de concert. Ils ont l’impression de faire une révolution. En fait, on les dupe.

- Que ce soit l’effet de cette mystification de la propagande ou d’une déception plus profonde, le fait est qu’une très grande partie de la jeunesse se désintéresse aujourd’hui de la lutte politique. Peut-on imaginer un renversement de cette évolution ?

- Je vous ai dit que la politique était une dimension permanente. Je suis convaincu que la dépolitisation d’un jeune homme n’est jamais qu’apparente. Elle ne peut traduire qu’un manque de lucidité. Ce jeune homme arrive dans une société vieille, où les places sont prises, et sa situation, au départ, est nécessairement mauvaise. Je vous rappellerai le mot de mon ami Nizan : « J’avais vingt ans ; je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie. » Ce sentiment existe sous tous les régimes. C’est une chose que le jeune homme ressent toujours parce que la jeunesse est une lutte. Comment va-t-il réagir ? Autrefois, quand papa l’embêtait, il passait à gauche. C’était commode et romantique. Mais la gauche a perdu son charme. Comme la droite n’est pas très attirante, non plus, le jeune homme glisse dans le cynisme. Il peut se mettre à briser des vitrines et à se battre à coups de chaîne de bicyclette. Ce sera un acte politique, bien qu’il ne le sache pas. Cela voudra dire : « Je veux casser cette société qui me refuse ma place, je veux être un homme. » Il peut aussi se réfugier dans la famille et dire : « Moi, ce qui m’intéresse, c’est de fonder un foyer et d’avoir un bon métier. »

Cette dépolitisation ne signifie pas que ce jeune homme a été châtré de ses revendications politiques, mais qu’on a réussi à les lui cacher. C’est en ce sens que la jeunesse reste une force politique en puissance et qu’il faut essayer de l’aider à prendre conscience de ses revendications. Il ne s’agit pas de dire aux jeunes gens : « C’est très mal d’être dépolitisé », mais « Vous êtes politiques en dépit de vous-mêmes. Votre attitude politique, aujourd’hui, c’est justement la dépolitisation, cette démission qui permet à une minorité « d’adultes » de faire contre vous la politique qu’ils veulent et que vous ne voulez pas. Il ne s’agit pas pour vous « d’entrer dans l’arène » vous y êtes déjà, quoi que vous fassiez -, mais de dire et de faire ce que réellement vous voulez. »

La dépolitisation n’est donc pas une donnée de fait ; c’est le résultat d’une lutte que mènent l’État, la grande industrie et le commerce avec leurs appareils de propagande et de diffusion.

Nous remercions les Éditions Belfond qui ont bien voulu nous autoriser à reproduire les extraits ci-dessus.