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Numéro 1
L’entreprise citoyenne
Un indice paradoxal pour penser l’entreprise et la société à venir.
Par Thierry MASQUELIER | Paru le février 1994
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L’entreprise est, aujourd’hui, au cœur d’une interrogation sociale en raison même de la situation de l’emploi. La montée du chômage inquiète chacun d’entre nous. La disparition des emplois apparaît non plus comme un phénomène conjoncturel et réversible, mais comme l’effet d’une mutation structurelle profonde. Les entreprises resserrent les effectifs et déroulent des plans sociaux. Elles présentent ces mesures comme une condition impérative de survie dans la compétition mondiale. En renvoyant ainsi sur la collectivité la charge du chômage, l’entreprise ne manque pas de soulever de nouveau la question de son rôle et de sa finalité dans la société. Dans le même temps, cette interrogation cache une mutation profonde de l’équilibre social.

Ne voit-on pas fleurir dans les discours d’entreprise une nouvelle expression : l’entreprise citoyenne. En se définissant comme citoyenne, l’entreprise affiche un rôle et propose une réponse à qui s’interroge sur sa finalité. Productrice de richesse doit-elle aussi produire de l’emploi ? Sur cette question les positions divergent. Oui, l’entreprise a pour finalité de produire de l’emploi. Non, ce n’est pas son rôle. Et pourtant chacun s’appuie sur sa conclusion pour mieux démontrer le sens civique de sa position.

Sans nul doute, en se définissant comme citoyenne, l’entreprise fait preuve d’un certain réalisme. Il est de plus en plus difficile pour une entreprise, de ne pas intégrer dans ses choix économiques la dimension collective de son environnement, environnement social et local, la société et l’écologie. Les négliger lui coûterait à terme trop cher et menacerait son image. Par ailleurs, en se définissant citoyenne, l’entreprise raffermit la confiance de son propre personnel inquiet de la fragilité soudaine de son emploi. Pour mieux survivre, elle ne peut plus ignorer son environnement, doit afficher sa solidarité avec la cité, et défendre l’emploi. (Ford, dans un contexte différent, avait bien compris l’importance de cette ouverture. Il lui fallait enrichir ses ouvriers, les mettre en condition d’acheter ses propres voitures, pour renforcer le succès de son entreprise.)

Toutefois cette déclaration de citoyenneté ne fait pas longtemps illusion. Moins encore quand ce discours s’intègre aux formules de la communication officielle des entreprises. L’évocation idyllique de l’entreprise citoyenne est bien vite rattrapée par le discours pragmatique des réalités économiques immédiates. L’entreprise est sur un marché. La compétition mondiale fait rage et rien ne vient à l’échelle globale de la planète, apaiser les exigences de la productivité. Dans l’urgence proclamée, sa survie passe par la réduction des effectifs, le rétablissement de ses marges, le maintien de sa compétitivité face à la concurrence. Le rôle de l’entreprise n’est pas de conserver des emplois au détriment de sa survie économique. Qui peut dire en effet que l’entreprise ne fait pas œuvre collective en sauvegardant sa « profitabilité », en payant des impôts, en maintenant localement un certain niveau d’emploi, en participant à la vie locale, en produisant et en exportant de la richesse ? L’entreprise est avant tout industrielle et commerciale. L’emploi n’est pas sa finalité première. Sa réussite économique est sa véritable citoyenneté. Voilà donc deux vérités. L’entreprise est, aujourd’hui, par intérêt, solidaire de son environnement social et naturel. Mais dans le même temps, le profit est pour elle une condition impérative de survie dans un environnement économique extrêmement ouvert et compétitif. Deux vérités, donc, qu’il faudra bien réussir à concilier.

« L’entreprise citoyenne » fait partie de ces messages en trompe-l’œil qui produise un effet de légitimation, d’adhésion, qui invitent à reconduire les choses en l’état sans réellement les soumettre à la question. La « communication » et le sens de la formule font aussi partie de l’arsenal habituel des outils de survie des entreprises. Il ne faut pas dédaigner cette langue de bois. Elle nous conduit, plus sûrement que tout autre indice, là où il y a quelque chose à comprendre.

Tant que l’intégration sociale se fait par la régle commune du travail, le rapport de l’individu au collectif se trouve très fortement structuré par les pratiques du travail en entreprise. Quand l’entreprise s’identifie à l’emploi et que l’emploi est devenu le principal facteur de l’intégration sociale, l’intérêt de l’individu, l’intérêt de l’entreprise et celui de la collectivité, semblent devoir se confondre. Dès lors, il n’y a plus de distinction nécessaire entre les finalités sociales, les objectifs de l’entreprise et les moyens de sa réussite. Cette confusion apparaît naturelle.


L’ÉCO-LOGIQUE

C’est le vieux monde qui nous a pollué. La vie dans le vieux monde était un désastre, il ne faut pas y retourner. Écologistes, regardez en avant !


L’entreprise, récemment réhabilitée dans l’imaginaire collectif, était devenue synonyme d’emploi, donc d’intégration sociale. Mission qu’elle ne peut plus tenir aujourd’hui. Cette assimilation approximativement juste jusque ces derniers temps se retourne, aujourd’hui, contre l’entreprise sommée de se justifier dans son rôle social d’employeur. Perdre son emploi, c’est perdre son identité sociale. Ne remarque-t-on pas, en effet, que deux personnes, quand elle se présentent, ne se demandent pas qui es-tu, mais que fais-tu ? La carte de visite professionnelle est l’identité sociale.

Quel est donc le rôle de l’entreprise dans la société ? Finalité ou moyen ? À quoi sert-elle, à qui profite-t-elle ? Dans cette identification à l’emploi, médiateur de l’intégration sociale, l’entreprise est naturellement vertueuse, éthique, morale. Elle empiète sur la volonté sociale. Or la finalité d’une société s’exprime par une volonté politique. Volonté de déterminer un devenir collectif, de résister parfois aux forces dominantes, de faire des choix différents, moins faciles. À y regarder de près, l’entreprise n’a pas d’autre objectif que la reproduction de sa survie, dont la condition principale est d’abord le profit.

« L’industriculture » peut désigner le monde bien particulier de l’entreprise industrielle et commerciale des économies réputées libérales et démocratiques. L’industriculture, tout comme l’agriculture au siècle dernier, ne générera plus qu’une fraction limitée des emplois de la population active. L’intégration sociale doit donc s’inventer des formes nouvelles pour demain, le sens de l’emploi tout autant que le sens de l’entreprise s’en trouveront profondément transformés.

La perte du plein emploi, en faisant perdre à l’entreprise son rôle dans le processus d’intégration sociale, découvre le vide politique qui s’est installé ces dernières années. « L’entreprise citoyenne » est une formule qui surgit au moment même où disparaît l’efficacité de l’entreprise, à réaliser de fait l’intégration sociale par l’emploi, le quasi plein emploi.

Parler, aujourd’hui, d’entreprise citoyenne, c’est battre le rappel d’un idéal perdu, occulter une réalité nouvelle qui émerge. Le discours sur l’entreprise citoyenne est le signe paradoxal, qu’une mutation radicale des rapports entre l’entreprise et la société s’opère, ne laissant ni l’une ni l’autre inchangées. L’image de l’entreprise citoyenne nous invite à penser la société et l’entreprise, imaginer de nouvelles formes d’intégration sociale, à redécouvrir le politique.

Dans un monde en pleine mutation, dans un environnement chaotique, complexe et instable, il n’est pas question de prévoir les issues de la crise actuelle. Cependant, il est possible de se donner un cadre de pensée, de déceler les lignes de force en jeu, de simuler les transformations potentielles qu’elles peuvent produire.

Quelles hypothèses retenir ? C’est une question à creuser.