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Numéro 0
Fragments d’un étudiant repenti
Par Yovan GILLES | Paru le avril 1993

À l’université, nous avons surtout appris à vénérer les grands penseurs, comme l’histoire s’incline devant les grands hommes, parce que justement ce qui est vénérable chez les grands penseurs, c’est qu’ils infligent une leçon mortelle à tous les petits présomptueux comme nous, qui feraient bien de prendre exemple de la dévote sollicitude de leurs maîtres à l’endroit des grands et vénérables penseurs.

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L’espèce de hauteur qu’affiche le savoir par la bouche de nos professeurs, ne peut racheter la béate soumission de ces étudiants entassés sur les bancs, hypercéphales sourcilleux qui le cul lourd attendent la froide illumination par la parole. Décidément la médiocrité entache notre petit avenir d’étudiant qui finira bien.

Un de mes professeurs en philosophie antique, un héliophile, nous chantait « la lumière de la vérité quand elle s’accorde au frémissement du désir ». Nous appelons à la résistance contre toutes ces conneries, fussent-elles suaves et séduisantes !


Je suis étudiant, se dit-il, ce qui signifie : donner un futur à ce que j’étudie. Étudier, c’est s’engager à comprendre. "Seul celui qui agit comprend", lui fait savoir Nietzsche. Comment agir ? se demande-t-il.
Il réfléchit : la vocation de l’Université est de promouvoir le savoir ! Le savoir, ça s’apprend. Apprendre c’est comprendre, pour comprendre il faut agir, mais l’Université ne m’apprend pas à agir. Comment alors puis-je apprendre quoi que ce soit ?
Il se dit : la meilleure solution serait d’interdire Nietzsche à l’université ou transformer l’Université. L’Université, elle, fait comme si la question ne se posait pas.
Résultat : les étudiants apprennent "tout", ou plutôt "n’importe quoi ", et ne comprennent "rien" ou "trop bien" (traduisez : faut se démerder !).
Quant à agir, attendons la prochaine réforme.


Un autre, un sombre podologue, avait toujours une allusion vénérable au sujet d’un philosophe difficile, d’un maudit poète, d’un écrivain tourmenté par l’idée de la mort, ou toutes sortes de livres dont l’illisibilité fait la réputation. Je n’ai jamais compris cet acharnement à vouloir nous rendre sur terre l’atmosphère aussi absolument suffocante.

Nous les guérilleros de pacotille, des cités U, attendons de décrocher un diplôme, échoués dans d’interminables queues, devant les bureaux d’usure, qui continuent de délivrer cette fausse monnaie, ces passeports certifiés pour un monde de faussaires et de banqueroute.

Pour faire bonne figure dans cette pâleur on se la jouait premier de la classe, dans le genre nietzschéen mal dégrossi, modérant nos passions coupables et désespérées : « Le surhomme c’est plus compliqué qu’on ne le croit : Zarathoustra descendra de la montagne, c’est sûr ! » « Maintenant c’est sûr le paradis existe ! », titrait Minute il y a quelques années, aussi. Pendant ce temps les fusées fusent vers des univers improbables, dans le malaise courbe des galaxies, lestant au passage leurs réacteurs, qui finissent toujours par retomber sur les nègres.

Le savoir nous est donné à exécrer sous la forme même de ses largesses, de ses tolérances, voire de ses audaces. « Le monde est plus compliqué que tout ce que tu pourras en penser, mon garçon », prêchait un de mes innombrables doctes. Sur quoi l’étudiant fébrilement se rebiffe : « Si on s’embrouille nous autres, les petits cons respectueux et admiratifs, c’est que nous avons été rendus impuissants à force de nous compliquer l’esprit ». À ceux à qui on n’apprend pas l’éveil, il ne reste plus qu’à dormir. A vrai dire nous sommes si intelligents que nous n’en revenons pas nous-mêmes, cultivant le sentiment de notre propre culture, décrépis, vieillis, nous donnant sans arrêt à contempler notre propre importance, à creuser cette morbide profondeur d’une existence réduite à ce qu’on nous en conte, déformée par la jargonite professorale, qui alors qu’elle sème la confusion dans nos esprits, prétendait nous éclairer. Éblouis nous le sommes, certes ! mais par ailleurs si pauvres, si démunis, car la spéculation universitaire comme la spéculation boursière ne produit aucune richesse : elle en gaspille !