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Numéro 12
L’homme occidental occidentalisé
Par Jérémie PIOLAT |

Si la notion d’Europe est acceptable en tant qu’elle se réfère à une entité géographique, le type de formules telles que "culture européenne", "peuple européen", "identité européenne" nient la complexité, tant au niveau des sources que des mouvements, des cultures qui se sont développées en Europe, et de ce qu’elles peuvent devenir.

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EXTRAIT

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En résumé, la majorité des européens et des français présents au Sénégal ont l’habitude de se présenter aux africains comme des représentants d’une civilisation européenne qui se serait construite sur l’exclusion et la domination systématique de tout ce qui n’était pas européen et de tout ce qui n’était pas blanc. Aussi ne faut-il pas s’étonner que les sénégalais dénomment d’emblée tout européen - même d’origine maghrébine - qui arrive chez eux, blanc ou toubab. Mais il ne faut pour autant s’en réjouir. D’abord parce que cette image africaine de l’Européen n’a malheureusement rien d’africain. Elle est purement européenne ; et ce qui est pire, elle est le produit de ce que l’Europe a de pire : sa pathologie historique ; pathologie d’une Europe qui se voit blanche ; qui se voit blanche ou exclusivement européenne depuis sa source symbolique : "la civilisation grecque", jusqu’à aujourd’hui.
Les sources à partir desquelles étayer ce que je viens d’affirmer ne manquent pas, quoiqu’elles soient encore très ignorées et très peu utilisées. Mais nous ne nous appuierons ici que sur une seule d’entre elles : le livre de Joseph Fontana L’Europe en Procès. Il nous apprend que, dés le départ, il n’y a "rien de particulier ou de caractéristique dans les premières populations européennes. On suppose que l’homme venant d’Afrique ou d’Asie arriva en Europe au cours d’exodes successifs." Plus loin, il poursuit la démystification : "Quant à ce que nous appelons notre "civilisation", ses origines remontent à un ensemble de progrès apparus au Proche-Orient entre 8000 et 7000 avant notre ère, liés à une agriculture fondée sur la domestication de quelques plantes et animaux et à la formation des premières villes." Le plus solide symbole de l’origine de l’identité culturelle européenne qu’est la civilisation hellénique n’échappe pas à ce principe d’enrichissement et de développement culturel par le métissage et l’ouverture aux autres continents. Au croisement de l’influence de l’Afrique - avec entre autres la civilisation Égyptienne - et de l’Asie, la civilisation grecque doit sa richesse et son inventivité à cette situation de confluence et non à un travail mené en milieu fermé sur sa particularité pré-européenne. Et pourtant, c’est aux grecs eux-mêmes que l’on doit la fabrication de "la vision traditionnelle de l’histoire européenne, soucieuse d’isoler du contexte une pureté européenne pour expliquer notre évolution en fonction d’origines exceptionnelles et éminentes."† En effet, en même temps que la civilisation hellénique déployait la plus grande intelligence à tirer parti des richesses "extérieures", elle façonnait la vision d’une civilisation européenne à part, dont la singularité résidait dans le rejet de tout ce qui ne parlait pas grec, de tout ce qui était barbare. C’est en suivant ce même schéma que se construira la civilisation et l’histoire de L’Europe. La singularité de l’Europe réside pour une large part dans sa capacité à ne jamais avoir été européenne, mais au contraire de tout temps asiatique et africaine. Mais dans le même temps l’Europe n’a cessé de fabriquer une série de miroirs dans lesquels elle réfléchit l’autre, l’étranger ; miroir dans lequel elle l’exclut ou l’y dissout, nie son apport et contemple sa propre singularité rêvée (ou cauchemardée). La relation de l’Europe à la Chrétienté est tout à fait caractéristique de ce fourvoiement. Le christianisme est systématiquement utilisé par les intégristes et racistes européens comme la plus haute marque de l’occidentalité ; par exemple en opposition à l’Islam ou, pire, à l’animisme. Pourtant, comme aime à le rappeler l’écrivain Raphaël Confiant, le christianisme n’est pas une création de l’Europe mais bien du Moyen Orient. L’adoption du christianisme et, mieux encore, du judéo-christianisme par l’Europe est bien le signe du caractère profondément hétérogène de la culture européenne. Mais, dans le même temps, il est devenu un des plus hauts symboles de l’Europe fermée sur ses mythes historiques ethno-centristes.
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