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Numéro 13
Splendeurs et Misères du Football (2ème partie)
Par Lilian THURAM, Yovan GILLES |

Nous publions ici la deuxième partie d’un entretien réalisé à Clairefontaine en mars 1999.

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EXTRAIT

(...)
Les périphériques vous parlent : L’écrivain Raphaël Confiant, dans un entretien réalisé récemment avec nous, exprimait sa colère, sa révolte contre tout un discours médiatique qui affirme que les communautés sociales marginalisées économiquement ne pourraient s’en sortir qu’à travers le sport et la musique, et qu’il n’y aurait de salut pour elles qu’à la condition qu’elles deviennent, selon ses termes, des "amuseurs publics" semblables aux "Numides" qui combattaient dans les arènes de l’antiquité pour le plus grand plaisir des classes dominantes blanches et friquées. Qu’en penses-tu ?

Lilian Thuram : Je suis complètement d’accord sur ce risque de dérive du spectacle sportif. Dernièrement, j’étais à Fontainebleau où j’ai passé mon enfance. On m’a demandé ce que je pouvais dire aux jeunes. J’ai dis de ne surtout pas croire que c’est grâce au football que l’on peut s’en sortir. Pour en revenir à la mémoire et à la culture, il est très important que les jeunes connaissent l’histoire. C’est seulement en connaissant l’histoire que tu retrouves ta dignité et que tu t’aperçois que ce qu’on te raconte n’est pas forcément vrai. Par exemple, on parle des Noirs comme si leur histoire avait commencé avec l’esclavage, ce qui prête à croire qu’il n’y aurait d’histoire de la Civilisation Noire que par rapport à la domination des blancs. Or, on parle peut-être d’abolition de l’esclavage mais, plus rarement, de la lutte des noirs pour la reconnaissance d’une dignité. Or, en tirant les leçons de l’histoire, certains devraient avoir, aujourd’hui, d’autres comportements. Quelque part, c’est salir la mémoire des gens qui ont résisté pour gagner cette dignité. L’histoire est belle et on peut être fier de notre histoire. Mais aujourd’hui encore il y a des préjugés, des préjugés vis à vis de tout le monde et pas simplement à l’égard des Noirs. Je parle des Noirs parce que je suis Noir, mais je sais qu’il existe encore des Français qui ont des préjugés envers les Italiens, par exemple. La connaissance de l’histoire te fait explorer des possibilités autres que celles qui consistent simplement à devenir musicien, rapper ou footballeur. Même si on ne te laisse pas forcément le choix, tu n’es pas destiné à devenir un délinquant. Souvent on voudrait mettre les gens à part dans les banlieues difficiles, les maintenir dans l’isolement. Et, en conséquence, ceux de la banlieue considèrent qu’ils n’ont aucun moyen de s’en sortir. Or, on a toujours le choix quand bien même on te met des bâtons dans les roues. Soit tu as le choix de faire le con, soit de choisir de te battre pour t’en sortir. Si tu as décidé de faire le con, tu ne pourras t’en prendre qu’à toi-même. Si, par contre, tu désires faire quelque chose, tu t’en sortiras, même si c’est difficile justement à cause de certains préjugés. Je me rappelle que, quand j’étais plus jeune, rien que le fait de dire que j’habitais dans un quartier chaud, et le ton des gens changeait immédiatement à mon égard. A l’inverse, il faut dire aux jeunes aussi de ne pas trop jouer sur le fait de frimer en se vantant de venir d’un quartier quand, par exemple, te disent : Attention ! Fais gaffe ! Moi je viens de là. Il est vrai que, de plus en plus, des jeunes d’origine étrangère ne se considèrent pas comme français pour affirmer justement leur différence, exprimer leur révolte. Ce n’est pas pour moi une bonne stratégie. Je crois qu’ils auraient au contraire tout intérêt à se dire Français pour faire valoir les mêmes droits que les Français. Peut-être qu’un jour un parti politique nouveau se formera qui représentera tous ces jeunes victimes des pires préjugés. (...)