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Numéro 13
"Le dieu du vaincu est devenu le diable du vainqueur"
Par Aimé CESAIRE, Yovan GILLES |

La Négritude, en même temps qu’un cri poétique majeur, fut un acte politique fondateur du XXème siècle. Dans cet entretien, Aimé Césaire revient sur l’histoire de la Négritude, une histoire qui est loin d’avoir dit son dernier mot.

Cette rencontre avec Aimé a eu lieu à la Mairie de Fort-de-France en juin 1999. Avant de commencer l’entretien, Aimé Césaire s’enquiert du nom de ses visiteurs. Des présentations enjouées commencent.

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EXTRAIT

(...)
Les périphériques vous parlent : A la lecture du Discours sur le colonialisme, il apparaît que ce dernier ne s’incarne pas seulement pour vous à travers la figure de l’oppresseur et la violence directe dérivée de la sujétion et de la domination des pays colonisateurs, mais aussi à travers des formes plus pernicieuses, inscrites dans la culture occidentale et qui imprègnent ceux-là même qui se défendent de toute attitude raciste. Sur cette ligne, on pourrait même affirmer que certains idéaux humanistes des sociétés dites démocratiques sont tout à fait conciliables avec la survivance de comportements colonialistes ; qu’il s’agisse de mise sous dépendance économique ou encore de traitement humanitaire de la misère par exemple.

Aimé Césaire : Le colonialisme fait partie des rapports humains et, en ce sens, il n’est jamais mort. Il faut savoir que le vieil homme est là et, qu’à n’importe quel moment, il peut resurgir et prendre des formes différentes. Il correspond à une des tendances de l’homme, à une volonté de puissance chez les uns, à une faiblesse chez les autres, à "un vouloir persévérer dans l’être". Sur ce plan, le colonialisme persiste et c’est à nous de le découvrir et de le dénoncer. Néanmoins, il faut se montrer loyal envers l’évolution historique. La Négritude correspond à une analyse du monde, de l’homme, des hommes et des sociétés à une époque bien déterminée. On en a fait parfois une querelle sur le degré de couleur et le métissage, or cela n’a jamais été dans mon esprit. La Négritude a été formulée par trois braves jeunes hommes, arrivés seuls à Paris en 1932 où déjà grondait le racisme allemand. Nous étions élèves, internes au lycée Louis le Grand, au Quartier Latin et à la Cité Universitaire. Pour ma part, arrivé à peine de Martinique, j’étais le lendemain même au lycée Louis le Grand. Un de mes professeurs de français m’y avait envoyé en me recommandant au proviseur. Je me rappelle qu’en sortant du secrétariat, je vois un petit nègre vêtu d’une blouse grise et portant de grosses lunettes, avec autour des reins une ficelle et, au bout de la ficelle, un encrier vide. A l’époque, il n’y avait pas de stylo, on était pas assez riches pour en posséder. Il vint à moi, me sourit et me dit : "Bizut, d’où viens-tu ?".
- De la Martinique, lui répondis-je.
- Comment t’appelles-tu ?
- Aimé Césaire.
- Et toi ?, lui ai-je demandé à mon tour.
- Je m’appelles Léopold Sédar Senghor, je suis Sénégalais, de Dakar.
Alors, il me regarde en souriant derrière ses grosses lunettes, me serre dans ses bras et me dit : "Mon bizut".

A l’époque, c’était quoi notre vie à Senghor et à moi ? Toute la journée, voyez-vous, nous apprenions du Latin, du Grec, très contents d’approfondir nos connaissances parfois superficielles, étant donné que dans les colonies nous n’avions pas toujours les professeurs qu’il fallait. Mais enfin, à ce moment-là, nous étions curieux d’une culture, en l’occurrence de la culture française, latine, grecque. Plus exactement, nous étions curieux "des" cultures, cela est très important...
(...)