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Numéro 15
Art et création à l’ère des status-symboles
Par Yovan GILLES |

Le mot de création a toujours donné une âme à qui le manipule. Dès lors que le travail se veut création, il devient art et les produits de cet art, des oeuvres. La posture artistique est cependant bien différente de l’imposture créatrice.

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EXTRAIT

(...) LA VALEUR DE LA VALEUR

Dans un film de David Cronenberg, The Italian Machine, un collectionneur d’art techno fait rentrer dans un capharnaüm de féraille high tech, Oscar, un être humain. Autrement dit, une oeuvre d’art vivante qui évolue en liberté dans son appartement, le fleuron de sa collection. Dans un monde où la machine devient une œuvre d’art, l’humain peut en effet trôner dans le musée mécanique comme le plus abouti des artefacts.

A la fin, pour solde de tout compte et en remerciements de ses bons services, le collectionneur cède à son ex-chef d’oeuvre vivant, et cela pour un dollar symbolique, une des motos qu’un garagiste lui avait fourgué. "De sorte qu’il soit la première oeuvre d’art à acheter une autre oeuvre d’art" et que cette première dans le domaine artistique scelle leur séparation.

Si le musée imaginaire n’a de limites que celles que l’argent permet de transgresser, le flouze n’est pas seulement le moyen de se procurer des oeuvres de ce nom. Il a surtout, se faisant, le pouvoir d’affilier un objet ou tout autre produit à l’art lui-même. L’artistique devient donc un simple attribut de prestige qui vise à mettre aux enchères la valeur d’échange d’un objet qui, dans les mains du collectionneur, du plus pur anonymat glisse vers la consécration d’une inconsistance générique : toute chose peut être transformée en fétiche jusqu’à ce que son intégration à une collection opère son appartenance à la catégorie d’oeuvre d’art. Ce qui semble une outrance n’est tout bonnement que la description d’une réalité qui délire autour et à partir de cette nomination d’"œuvre" [1].

A partir de là, on voit qu’à chaque fois qu’il est question de l’activité artistique, une grande inconnue va surgir dès lors que l’on se proposera de définir "le travail de création". Bien évidemment, de nombreuses péripéties ont émaillé l’évolution du statut de l’œuvre d’art et du créateur, au XXème siècle surtout. Les détailler ici n’est pas mon projet. Je me bornerai seulement à affirmer, qu’aujourd’hui, soit on se résigne à accepter la réduction de l’œuvre artistique à un objet cultuel de consommation qui, en dernier lieu, tire sa signification "d’une religion du chiffre", selon l’expression du vigneron et biologiste Jules Chauvet, soit l’on défend alors à l’inverse, contre vents et marées, une idée de l’art qui ne manquera pas de se faire l’écho du ton de ceux qui pensent que les artistes sont les détenteurs d’une faculté, rémunérée à hauteur de ce qu’elle a de spéciale.

Il ne fait guère de doute que la notion de création se prête aux impostures de toutes sortes. Mais l’histoire de la culture montre que, dans de nombreux domaines, à chaque fois qu’il s’est agi de percevoir et de penser le monde autrement, de faire basculer la réalité d’un possible à l’autre, le canular, l’imposture et l’astuce, se sont avérées des armes aussi ironiques qu’indispensables. (...)

[1Ce qui est "reconnu" comme artistique relève d’un arbitrage qui n’a rien à voir avec une activité suffisante mais, comme le formule Cristina Bertelli, "procède d’un système de reconnaissance qui épingle toute production dans une grille de valeurs qui recouvre constamment l’expression même de la connaissance." Voir sur ce point sa préface à Théâtralité et Musique de Marc’O, numéro de l’Impossible, et Pourtant.