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Numéro 33 Web
Education populaire
par Raphaël Juy

Sommaire

« Si tu n’espères pas, tu ne trouveras pas l’inespéré,
qui est dans l’inexplorable et dans l’impossible »
Héraclite

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« Après l’insurrection du 17 juin,

Le secrétaire de l’Union des écrivains

Fit distribuer des tracts dans la Stalinallée

Le peuple, y lisait-on, a par sa faute

Perdu la confiance du gouvernement

Et ce n’est qu’en redoublant d’efforts

Qu’il peut la regagner.

Ne serait-il pas

Plus simple alors pour le gouvernement

De dissoudre le peuple

Et d’en élire un autre ? »

BERTOLD BRECHT, POÈMES, T7, PARIS, L’ARCHE, 2000.

I - ETAT DES LIEUX

Lorsqu’une société se constitue en peuple [1], ce sont les possibles qui affluent au champ politique. Un peuple n’est pas un objet de l’action politique. Un peuple est une société qui se constitue sujet de son propre devenir, qui se fait autonome au sens où les Grecs anciens l’entendaient : la faculté [d’une cité] « à se gouverner selon ses propres lois ».

Comment pratiquer une éducation populaire sur des trajectoires politiques tracées par ceux qui les vivent ? Qui ouvre à une pratique, par la société elle-même, de l’autonomie, à la fois sociale, culturelle et politique  ? Qui fabrique de l’autonomie, produisant de l’inter-indépendance, plutôt qu’un régime fondé sur un postulat individualiste... ? Jusqu’à quand cette société qui concentre les pouvoirs et qui relèguent le peuple à la périphérie ? Face au dressage d’une société contre elle-même, et si c’étaient aux périphéries de dresser les centres des pouvoirs... ?

« Inventer invite - Imiter limite » [2]

CE QUI FAIT ÉCRAN

Le populisme ambiant sciemment développé par nos adversaires politiques se définit par une séparation entre intellectuels (ou assimilés) et tous les autres, le peuple.

Nous devons peut-être nous proposer de dissoudre ce qui, dans la structuration inconsciente individuelle, permet cette séparation. La conception de l’homme en corps et esprit séparés est le véritable fléau. Les intellectuels perçus comme tels, ne sont pas « l’esprit du peuple ». Et le peuple n’est pas « le corps » physique de la société. Le rejet de toute production intellectuelle par le peuple est peut-être une aliénation du peuple à sa condition - La société des "sachants" dont nous avons été exclus dès l’école, nous domine avec et par son savoir codifié. Qu’ils se rassurent, nous ne voulons pas de lui, donc pas d’eux - Il n’est pas de sachant puisque nul n’est tout à fait ignorant. Même les analphabètes sont multilingues, praticiens de différents signifiés, au delà de tous les signifiants.

« La violence est un langage sans mots. » [3]

ESSENCE DU LANGAGE, PAR-DELÀ LA SÉPARATION CORPS -ESPRIT

« Toute expérience nouvelle est conçue et nommée, à partir et en fonction d’un concept et d’un mot antérieur qui eux-mêmes dérivent d’un concept et d’un mot plus anciens.

Si on remonte ainsi la chaîne étymologique, on doit arriver à des images toujours plus simples, plus archaïques, générales et « profondes » ; images dont on postule qu’elles sont toutes des représentations du corps et de ses fonctions, étant donné que le corps est le siège unique de toutes nos sensations.

Cette thèse peut-être facilement vérifiée sur bien des points. Toutes nos fonctions psychiques en particulier sont conçues et nommées d’après des images corporelles : comprendre, c’est « prendre, saisir », souffrir, c’est « supporter le poids », le courage procède du « coeur », la colère de la « bile », etc. ; images cachées par l’évolution étymologique, mais qui sont sans cesse recréées et redynamisées par la langue populaire et les argots. » [...] [4]

Si toutes ces fonctions humaines, non physiques, le sont étymologiquement, alors le langage dans son ensemble procède bien du corps. Et inversement, il y a du corps dès qu’il y a du langage. Toute pensée engage le corps. Voici pourquoi Antonin Artaud avait raison en proclamant :


« l’esprit sans le corps est de la lavette de foutre mort
 »

Par conséquent, toute opposition acte / pensée, ou plus largement acte / parole, est impossible ou obscurantiste. Nous pourrions développer la démonstration en rappelant que l’étymologie de savoir (notion immatérielle s’île en nez) et saveur est commune : sapere, qui signifie goûter en latin. Comme si tout savoir relevait de l’expérience du goût, c’est à dire des sens, ces portes du corps. Le savoir procède donc de l’expérience (et) du corps.



LA "POÏÉSIS" COMME PROPOSITION

En Grèce ancienne, poïésis (ancêtre du mot poésie) signifiait faire + poésie. Nul besoin dès lors d’action poétique. La poésie était action. L’activité de l’esprit était définie comme non séparée du corps. Les Grecs liaient également art + savoir-faire à travers la notion de technè. Le taylorisme et le fordisme ont achevé de séparer les deux. L’ouvrier est devenu l’exécutant des actes pensés par autrui, l’ingénieur. Aliéné à cette condition, il était condamné à être homme-sans-art...

Ces deux notions nous invitent à reconsidérer notre rapport aux activités relevant actuellement de la catégorie intellectuelle, notamment lorsque l’on se représente étranger à elle.

Et si il y avait de la poésie dès lors qu’il y avait de l’action, de l’art dès qu’il y avait de la technique, du théâtre dès lors qu’il y avait un rapport symbolique maître - esclave, c’est à dire subordination ou salariat ? Alors, nous serions tous poètes, artistes et acteurs !

Il faut s’y résoudre ! Nous sommes tous déjà, à des degrés divers, praticiens de cette antique réalité. Nous n’avons pas d’éducation à prodiguer, il est plus court de nous reconnaître mutuellement auteurs de nos actes, artistes du quotidien, poïètes. Ne serait-ce que pour le devenir.

« art veut dire faire, éventuellement bien faire » [5]

L’ADUCATION, OU LÉDUCATION CADUQUE

L’aducation est un néologisme formé du préfixe privatif a et de la racine dûcere signifiant conduire en latin [6]. L’aducation est une méthode aducative... Une proposition de conduite collective, sans chemin préalable.

Un paradoxe de façade ? La politique a ceci de commun avec l’éducation : elle conduit, elle propose un chemin.

Dans le cadre d’une réflexion sur l’éducation populaire, il nous apparaît essentiel de différencier le cheminement politique déterminé au préalable, du cheminement éducatif intégrant l’aléatoire, que nous proposons de nommer aducation.

Comme le disait Breton, le hasard n’est-il pas la manifestation plus ou moins spontanée de la nécessité ? [7]. Nous pouvons, à partir de cette démarche désintentionnée, retourner dans un deuxième temps à la gestion du nécessaire-pour-tous, la politique.

II - PRATIQUER UNE ADUCATION POPULAIRE

L’urgence politique est un équilibre instable. Un champ à trois vitesses, creusé de résistances sociales, culturelles et politiques. Révoltes sourdes ou bruyantes des banlieues, des facs et des usines. Lieux de subversions et de batailles culturelles, de la multitude des arts aux rues investies. Résistances éprouvées de l’ordinaire, traquant les ruptures politiques et traçant les lignes des fronts populaires. Une aducation populaire, des échelles personnelles à l’archipel du commun...

A- DE PÉRIPHÉRIES EN CENTRES, OUVRIR PARTOUT UN ESPACE DADUCATION POPULAIRE

Mais dans quel sens doit-aller l’aducation populaire  ? Du politique au peuple, du peuple à la politique, ou les deux ? Elle ne se fige ni dans un sens ni dans un autre. Elle facilite une « révolution citoyenne » en actes. Elle constitue un flux d’allers-retours permanents, de façon désintentionnée, entre le champ politique et l’espace de la société. Sa force de proposition est proportionnée à sa capacité de questionnement des vies supposées «  ordinaires ». L’aducation est poïétique, nous invitant à faire émerger le merveilleux du quotidien.

« [...] je ne ferai qu’affirmer ma confiance inébranlable dans le principe d’une activité [...]

qui me paraît valoir plus généreusement, plus absolument, plus follement que jamais

qu’on s’y consacre et cela parce qu’elle seule est dispensatrice [...]

des rayons transfigurants d’une grâce que je persiste en tous points à opposer à la grâce divine » [8]

Une des questions nous préoccupant peut se formuler ainsi : comment rendre visible un pays invisible ? Comment porter les paroles populaires, de la rue à la politique ? Le faut-il ? Porter une parole n’est pas réductible à sa représentation. Il ne s’agit ni d’aller à la rencontre du peuple, ni de faire affluer le peuple à la politique. Ce processus se fera in fine, par l’expression simple de la nécessité (cf plus haut, L’aducation, ou l’éducation caduque).

Un front populaire est une lutte, un devenir de luttes, de propositions. L’espace de l’aducation populaire est un entre-deux, une médiance, qui catalyse le surgissement de paroles, et se faisant, propose des solutions collectives.

Une ouverture aux possibilités mêmes de la rencontre, laissant libre cours à la créolisation avec son voisin, pour paraphraser Edouard Glissant. Il faut en finir avec l’étranger...

...en cultivant l’amour de l’étrangeté.

B - L’ADUCATION POPULAIRE, OU LA FABRIQUE COLLECTIVE DE LA PAROLE

Nous forgeons autant nos outils au feu vivant du passé, qu’à la « lumière de l’ombre », chargée des contingences du présent.

Ateliers de lecture et projections-débats sur libre proposition de textes et de films des participants. Surgissements dans la rue et les transports en commun (à l’exemple des crieurs du métro) au moyen de la satyre et de l’échange oral d’expressions libres. Multiplions les lieux d’échanges de la parole autant que leurs formes.

Diversifier les expériences du sens-cible, du goût, au toucher, de l’odorat à l’ouïe en passant par la vue sont autant de dimensions du savoir à expérimenter. Développer la sensibilité de toute perception, renforce l’outil véritable d’acquisition de ce qui fait savoir, les sens. (voir l’Essence du langage, par delà la séparation corps / esprit).

L’aducation populaire ne doit pas se confondre avec la communication politique

mais s’y adjoindre de façon indépendante et coordonnée.

Nous avons pourtant besoin d’outils de circulation de la parole pour combattre la logique divertissante de la communication médiatique mainstream. Divertir signifie étymologiquement regarder ailleurs. Or, nous devons pouvoir choisir où, et comment, se porte notre regard ici et maintenant.

Consistant à produire des flux d’informations variant leurs débits au gré d’évènements eux-mêmes façonnés par des impératifs idéologiques (le rejet de toute idéologie étant lui-même une idéologie et pas des moins néfastes) ou des intérêts politiques, les mass medias sont asservis au principe de rendement maximum qui détermine l’objet des ventes, les parts de marché et incidemment, les dividendes versés aux actionnaires.

Une circulation croisée d’informations des centres émetteurs vers les périphéries réceptrices, et des rentes tirées des périphéries vers les forteresses du capitalisme. Voilà l’inverse de toute réciprocité. Sortir de l’ère des communicants exige de faire circuler la parole dans un mouvement inverse, c’est à dire depuis les périphéries ; la parole (re)créant l’espace public.

« La poésie n’est pas une solution - Aucune solution n’est une poésie »

Serge Pey


Raphaël Juy
raphaëljuy@yahoo.fr



Merci à :

Antonin Artaud, André Breton, Bertold Brecht, Félix Guattari, Gilles Deleuze, Marcel Duchamp,

Michel Foucault, Pierre Guiraud, Edouard Glissant, Sébastien Juy, Bernard Lubat,

Marc’O, Sébastien Juy et Serge Pey

Merci au collectif "Les périphériques vous parlent" dont notre travail s’est nourri.

[1] En effet, l’éducation populaire ne s’adresse à aucune sorte de population.. Le terme de population, tel que défini par Michel Foucault dans Naissance de la Biopolitique, suppose une segmentation statistique de la société en sous-ensembles définis homogènes. C’est une machine à produire des problèmes, inventée sous l’Etat monarchique « moderne », dès les XVIe - XVIIe siècles. Des problèmes projetés par une rationalité économiciste, assortis de tout son cortège de solutions politiques uniques et de techniques de gouvernance. Pourtant, un peuple n’est pas plus soluble dans des problèmes, que des élèves ne sont en difficultés à l’école.

[2] Proverbe uzestois, dixit Bernard Lubat.

[3] Georges Bataille.

[4] Pierre Guiraud, Les gros mots, Que sais-je ?, PUF.

[5] Marcel Duchamp.

[6] Conduire, canaliser, maîtriser, intégrer, inclure et exclure, exclure et contenir... Telle une boîte de Pandore sur laquelle on grefferait une écluse pour mieux empêcher le contenu de déborder. D’ailleurs, l’évolution sémantique du verbe ducere s’est produite dès l’antiquité romaine tardive (IIIème - IVème siècles). La fonction publique du ducs, par exemple, désignait les officiers militaires et civils (alternativement selon les époques) chargés de surveiller des régions périphériques de l’Empire... Son rôle consistait essentiellement à gérer la voierie périphérique de la cité et à borner les limites, ou limes, entre civilisés et barbares. Les "sauvages" ne sont pas loin ! Cf H. Inglebert (dir), La civilisation romaine, Paris, PUF, 2004.

[7] Lire la La clé des champs d’André Breton : « Le hasard serait la forme de manifestation de la nécessité extérieure qui se fraie un chemin dans l’inconscient humain.  »... Ainsi que Paul Eluard :« il n’y a pas de hasard, il n’y a que des rendez-vous »...

[8] André Breton, Préface à la réimpression du Manifeste du surréalisme, 1929.