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Numéro 33 Web
La France et les enfants d’immigrés : une crise du don
par Julien Rémy

Sommaire

Les relations que la France entretient avec les enfants d’immigrés est ambivalente, tout à la fois d’adoption et de rejet, et pétries des traumatismes de l’histoire postcoloniale. Au-delà des logiques d’intégration ou, au contraire, de désaffiliation socio-économique, cette « crise » n’est-elle pas une tout d’abord crise du don, qui met en avant une « dette et un litige symboliques » dont il s’agit de comprendre la nature ?

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Crise du don et surendettement symbolique

A l’échelle d’une société, il y a « crise du don » lorsqu’à la question de ce qui fait lien entre eux, les membres d’une société ne parviennent plus à donner une réponse satisfaisante, et lorsque, pour paraphraser le président américain J. F. Kennedy, ces membres préfèrent se demander ce qu’ils doivent recevoir d’elle plutôt que ce qu’ils peuvent faire pour elle, ce qu’ils peuvent lui donner [1].

En ce sens, la société française est en crise, particulièrement dans sa relation avec les enfants d’immigrés. Car, qu’on ne s’y trompe pas, lorsqu’on évoque les « quartiers sensibles », ou le « malaise des banlieues », c’est bien de la place des enfants d’immigrés en France qu’il s’agit. L’utilisation du terme « malaise » témoigne autant des difficultés réelles que connaissent les habitants des quartiers d’habitat social ou des autres quartiers en difficulté, que de l’embarras qu’éprouvent les observateurs à les décrire et à en saisir les problématiques. Quand au terme « banlieues », il invite à oublier que tous les quartiers en difficulté ne sont pas nécessairement situés extra-muros. « L’expression courante de “malaise des banlieues” recouvre une approche géographique inexacte et une conception sociologique passablement floue » [Vieillard-Baron, 1997]. De la même façon, le mot « sensible » dénote la fragilité des quartiers en même temps qu’il caractérise le regard de l’observateur. Le « sensible », c’est aussi ce qui est relatif à « la perception par les sens », qui, en cela, s’oppose au regard raisonné sur la réalité qu’on cherche à questionner. Enfin, l’emploi quasi systématique des guillemets finit de convaincre que ces mots sont utilisés comme un moyen détourné pour évoquer autre chose, qu’ils sont des euphémismes pour parler de ceux qui sont considérés comme les acteurs principaux de ce « malaise » : les « enfants d’immigrés ».

La France et les enfants d’immigrés

Les personnes issues de l’immigration sont ici désignées par le terme d’« enfants d’immigrés ». Elles sont donc d’emblée définies par le lien filial qui les rattache à leur ascendance. Ce terme permet de suggérer que la situation des « enfants d’immigrés » est comparable à celle de leurs parents, et que, d’une certaine manière, ils ont hérité du regard dépréciatif que la société française a porté sur ces derniers. Mais il autorise en même temps la distinction, ce qui permettra de montrer qu’ils n’ont pas eu les possibilités de résistance symbolique dont ont disposé, pensons-nous, leurs parents. Par ailleurs, l’utilisation du mot « immigrés » conduit à définir les « enfants d’immigrés » au regard d’une société d’accueil, et dans leur relation avec elle.

Autrement dit, s’ils peuvent être considérés comme un groupe social distinct, ce n’est pas parce qu’ils auraient des caractéristiques culturelles ou sociales qui les rendraient essentiellement - au sens philosophique du terme - différents des autres citoyens ; c’est plutôt parce que leur relation avec la société dans son ensemble est particulière.

Enfin, l’autre terme de la relation - la France - est tout aussi problématique que le premier. Notons d’abord que parler de la France d’une part, et des enfants d’immigrés de l’autre, c’est se placer sur deux plans différents. La France est un État-nation ; c’est un territoire aux frontières et à la population définies, mais cela reste une entité abstraite. Le terme « enfants d’immigrés » désigne au contraire des personnes concrètes, qui font partie de la société française. Il s’agit donc de considérer la relation entre un « tout » et l’une de ses « parties ». Mais le terme « France », notamment lorsqu’il est mis en regard avec l’autre terme - les « enfants d’immigrés » - peut aussi recevoir une acception plus réduite : il peut s’agir de tous ceux qui ne sont pas « enfants d’immigrés ». Ce n’est pas alors la société française dans sa totalité qui est entendu, mais le « reste » de la population française, ou les autres catégories sociales. Les deux acceptions relevées ici, l’acception macrosociologique - la société considérée dans son ensemble - et l’acception intermédiaire (ou méso-sociologique) - les autres catégories sociales en tant qu’elles ont un regard singulier sur les « enfants d’immigrés », ou en tant qu’elles s’y opposent explicitement, dans les discours tout du moins.

Ces précisions pourront paraître superflues. Elles sont une manière d’introduire la complexité du sujet, et d’affirmer qu’il convient d’éviter de concevoir ces deux groupes comme des monades, des « blocs », dont les définitions seraient indépendantes de leur relation. Il s’agit au contraire de mieux caractériser leur rapport, d’analyser le regard que l’une des entités porte sur l’autre, et ce, dans une perspective relationniste.

Une crise du don symbolique

Cette relation peut être caractérisée par une « crise du don » jouant sur un plan symbolique et mettant en scène deux représentations opposées. Les représentations que les citoyens ont de la société dans laquelle ils vivent jouent sur leur propension à s’y engager. Pour des raisons liées à la désindustrialisation et au passage à une immigration de peuplement, les enfants d’immigrés ont perdu des possibilités d’apparaître comme donateurs dans le pays dans lequel ils sont grandis, comme dans celui de leurs parents. En situation de surendettement symbolique, face à une France qui - héritage postcolonial aidant - se présente comme une créancière absolue, les enfants d’immigrés répondent en renversant la dette : c’est au contraire la France qui est redevable. Dans ce contexte, où chacun pense avoir plus donné que reçu, le don, ciment social sur lequel est bâtie chaque société, n’apparaît plus possible.

Ces deux représentations ne sont bien sûr pas les seules ; il existe des représentations concurrentes. Mais ce sont bien elles qui, en s’opposant « à distance », donc de façon non dialectique, constituent un problème social et freinent la construction des liens sociaux et politiques qui permettent de faire société.

Julien Rémy

Les trois textes de Julien Rémy publiés dans ce numéro ont été ré-élaborés sous formes d’articles à partir de sa thèse intitulée La France et les enfants d’immigrés : une crise du don, laquelle e été présentée cette année à l’Université de Nanterre, sous la direction d’Alain Caillé, professeur des Universités et animateur de la revue du MAUSS (Mouvement Anti-Utilitariste dans les Sciences Sociales).

[1] Phrase prononcée par le président américain John F. Kennedy lors de son discours d’investiture, le 20 janvier 1961 : « And so, my fellow Americans ask not what your country can do for you, ask what you can do for your country ».