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Numéro 33 Web
Pourquoi la crise ?
par Jean-Pierre Juy

Sommaire

Plans d’austérité, coupes sombres dans les dépenses budgétaires, course à la productivité, remise en cause des politiques sociales ; tels sont les impératifs que les pouvoirs entendent universellement imposer à marche forcée, tout en prétendant par ailleurs que la crise est derrière nous ! Tailler dans les dépenses budgétaires et préserver les garanties des banques et des rentiers sur la dette publique, sauver ce qui pourrait l’être de l’appareil productif. Un objectif prioritaire demeure : assurer (rassurer) la rente et l’intérêt ! Pour le restant du commun : les « sacrifices », à savoir la réduction drastique encore à venir de la part des revenus allant au travail tout en proclamant que « la crise est déjà derrière nous ». Conclusion : des sacrifices devant et la crise derrière !

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Devant l’évidence de ces contradictions, l’incessante exhortation au « retour aux fondamentaux » apparaît pour ce qu’elle est en vérité : tout à la fois aveu d’impuissance et déni de la crise. L’impuissance à saisir les développements et les différents moments de la crise s’accompagne de ces proclamations redoublées de son dépassement. Cet exposé est l’occasion de tenter une explication d’ensemble de ce qui constitue in fine et de facto le mode normal de fonctionnement de l’économie capitaliste. Difficile de ne pas paraphraser Jean Jaurès dans son célèbre discours à la Chambre : le capitalisme dormant porte en lui la crise comme la nuée porte l’orage. [1]

Les indicateurs économiques suggèrent, à des variantes près, une même trajectoire à la baisse : aussi bien les nationaux ( INSEE) que les internationaux (OCDE, BIT, ONU, FAO). Partout le même constat, qu’il s’agisse des conditions d’exploitation des forces de travail (BIT), des conditions de l’alimentation humaine (FAO) ou des conditions climatiques affectant les ressources alimentaires (ONU), les relevés de données indiquent des dégradations conjointes dont les effets interfèrent. L’Egypte nous en offre l’exemple : la crise alimentaire renvoie à la crise du pouvoir d’achat qui renvoie elle-même à la crise du chômage de masse... lesquelles réunies renvoient toutes entre autres, aux politiques imposées au pays par la Banque Mondiale et du FMI. Ce dernier en tant que maître d’œuvre des fameuses politiques d’ajustement structurel et d’ouverture au commerce mondial, non seulement remet en question les conditions de vie de dizaines de millions de gens, mais les jette, surtout dans les campagnes, aux marges de la survie. Avec ces effets analogues à ceux de la crise, c’est le prix imposé pour la libre pénétration des capitaux. En Egypte où le niveau de vie des populations était déjà très bas, la misère sociale n’a cessé de s’étendre. Le résultat est qu’aujourd’hui c’est toute l’organisation économique, sociale et politique qui est remise en cause.

Tous ces faits réunis sont en train de nourrir le développement d’une crise proprement inédite et par sa profondeur et par sa durée. Ses dimensions sont multiples et conjuguent leurs effets. Au premier chef, la dimension économique, mais à laquelle s’ajoute les dimensions sociale, politique et écologique. Pour condenser, elle met en cause jusqu’aux fondements sur lesquels les sociétés pourraient encore prétendre éviter une régression majeure. La situation de la Tunisie à peine libérée de sa dictature, en donne une illustration : par milliers de jeunes tunisiens venus souvent du Sud, se précipitent pour traverser la mer, à la recherche de n’importe quel hypothétique gagne-pain. Cela témoigne de l’image qu’ils se font, la dictature à peine abattue, de leur avenir. C’est à mon sens un indice de la décomposition sociale régnante qui vient assurément de loin. Encore faut-il envisager cette décomposition, non pas à l’échelle d’un pays, ni même à celle du continent africain, mais à l’ensemble de la planète sur laquelle plus de trois milliards d’humains sont sous-alimentés sans aucun espoir d’amélioration !

Les deux bouts de la chaîne : instantané du 14 février 2010 :

Alors que le peuple égyptien s’achemine vers la première grève générale de son histoire parce que dans sa grande majorité, les conditions économiques existantes sont insupportables et sous la menace d’une nouvelle dette, l’envolée des prix des denrées continue, la prévarication continue, les salaires ne suffisent pas toujours à l’entretien de la vie des salariés .Mais qu’importe, l’armée de réserve semble inépuisable. Le même jour, l’administration Obama annonce un projet de réduction des dépenses sociales de l’Etat fédéral U.S d’ un montant de mille milliards $ pour les dix prochaines années, dans le but de réduire la dette publique fédérale. Pour l’essentiel, premier objectif : la suppression des aides et des subventionnements pour les ménages les plus défavorisés (NY Times et Associated Press du 13.02.2011).

Selon l’opinion de la plupart des analystes, la crise actuelle durera des années sinon davantage. Ils estiment que le seul retour aux sacro-saints « équilibres », autrement dit, ce qu’ils nomment entre eux, la « purge de l’économie », exigera bien des années de réduction de l’activité, de la consommation, en clair de « sacrifices » : régression de l’Etat social et chômage de masse grandissant. Les générations les plus jeunes auront à en supporter le plus grand poids.

A moins qu’un obstacle ne vienne se dresser sur ce chemin de désolation. Ce pourrait être, à l’image de ce qui se passe en ce moment même outre Méditerranée, la résurgence de quelques profondes aspirations que d’aucuns pensaient révolues. Ce serait désormais un nouvel ordre du jour, dressé comme une exigence. Sa réalisation ne pourrait pas ne pas s’accomplir sans que soient jetées les bases de nouveaux rapports sociaux donc sociétaux. Quoi qu’il en soit, il importe pour l’heure de prendre un peu la mesure de la situation dans laquelle nous sommes plongés : pourquoi y a-t-il crise ? De quelle nécessité procède-t-elle ? De quoi est-elle l’aboutissement ?

Je me propose de passer en revue trois « passages obligés » pour permettre d’accéder à une compréhension d’ensemble du phénomène crise. En schématisant un peu, on peut les regrouper sous trois rubriques : reproduction du capital, développement du capital fictif, financiarisation. Ce sont trois niveaux distincts de problématiques, à la fois sur le plan théorique et sur le plan historique, où correspondent en gros à des étapes du développement du capitalisme mais sans qu’il y ait substitution d’une « étape » à l’autre. Tout au contraire, du début à la fin, chaque problématique « nouvelle » vient conjuguer ses effets à la précédente.

L’accumulation comme finalité du capital

Pour comprendre d’où vient cette crise ainsi que les modalités de son développement, il faut reprendre au moins brièvement, l’enchaînement des relations fondamentales du système d’organisation économique en cause. Et...au commencement était la production de valeur !

De la production de valeur à l’accumulation capitaliste

Ce système que nous appelons capitaliste, repose dans son principe sur l’appropriation privée des moyens de production : la terre, les installations productives (bâtiments, machines), les techniques (brevets, licences, procédés) ainsi que bien des éléments structurant la vie sociale (immobilier, réseaux en tous genres, moyens d’information, culture, éducation, santé, transports, loisirs, ...

Ce qui veut dire que les activités sociales que représente cet ensemble, sont subordonnées (soumises) à une même loi fondamentale, celle de l’appropriation d’un surcroît de la richesse sociale produite par les possesseurs de ces moyens, et la garantie du maintient de leur pouvoir.

Depuis les années 1980, ce champ d’activité s’est considérablement élargi et ceci à l’échelle mondiale. Trois raisons à cela : les privatisations à l’Ouest, le démembrement de la propriété d’Etat dans les anciens pays de l’Est européen, enfin la mise en coupe réglée de la plupart des économies des pays non-développés par leur soumission aux politiques dites d’« ajustement structurel » (démantèlement des systèmes de prestations publiques : école, santé, nourriture etc.

Considéré d’un point de vue général et abstrait, cela signifie, que la production des moyens d’existence du plus grand nombre, lui-même la satisfaction des besoins indispensables à la reproduction de la société, est réalisée sous condition de préservation et de l’accroissement de ce qui constitue dans ce système la richesse des propriétaires. Cette condition rend compte de ce que la production a un double aspect : elle est à la fois mise en œuvre de moyens de production pour la production de richesses et reproduction du rapport social assurant la domination des propriétaires. Les conditions de fonctionnement de ce rapport de subordination constituent l’objet même de ce que Marx et bien d’autres ont nommé la « lutte des classes ». Voilà pour la généralité du mouvement d’ensemble qui ordonne cette société.

Voyons maintenant brièvement ce qui se passe dans la salle des machines, c’est là que s’opère l’entretien de la marche du navire. Comment l’argent avancé par le propriétaire va-t-il circuler pour revenir dans ses mains en quantité plus importante ?

Au départ, la propriété se présente toujours - c’est la marque historique des débuts du capitalisme - sous la forme d’argent (A). Il est dans la poche du propriétaire, qu’on appelle capitaliste - ce mot signifie que celui qui en est possesseur l’utilise comme capital, lui-même qu’il l’utilise pour acheter des moyens de production. Pour simplifier, ces « moyens » sont constitués de forces de travail, de matériaux et d’installations productives : (M). Les marchandises produites seront ensuite vendues sur le marché. Dans ce processus de transformation des moyens de production en marchandises produites, ces dernières acquièrent un surcroît de valeur pour la simple raison qu’aux valeurs partielles transmises par les moyens matériels consommés, elles incorporent la valeur ajoutée par la force de travail des opérateurs La grandeur de cette valeur ajoutée est proportionnelle (en principe) au temps de travail socialement nécessaire à la production de ces marchandises. Le temps d’utilisation de la force de travail dans la production détermine donc (en principe) le rapport d’échange des marchandises entre elles, ce que l’on nomme leurs valeurs relatives.

Il reste à préciser un point essentiel et décisif pour comprendre par quelle opération le propriétaire récupère (en principe), une fois la marchandise vendue, plus d’argent (A’) qu’il n’en disposait en tant que capital (A).

La force de travail possède une propriété comparable à nulle autre : elle a la capacité au cours de son activité productive, de produire davantage de valeur qu’elle n’en consomme pour produire. Ceci est le fondement même de toute la création de valeur dans n’importe quelle société et sous n’importe quel système. Autrement dit, dans le moment de sa mise en œuvre, elle produit plus de valeur qu’elle n’en consomme pour produire. Ainsi au terme de la circulation, le propriétaire de la marchandise va être en mesure de récupérer sous forme d’argent, une valeur plus importante que celle qu’il a mise en jeu pour ordonner sa production « tout simplement » parce qu’il se trouve être le propriétaire de la marchandise.

Comme dans la société marchande capitaliste toute marchandise s’échange en principe à sa valeur, la création de valeur, et par extension, l’accroissement général de la richesse sociale, ne peut résulter que de la mise en mouvement de cette force de travail collective que représente l’ensemble des salariés. Voilà exposé en quelques mots, la grande découverte de Marx : la force de travail est productrice de valeur ! Elle est le fait des salariés utilisés comme éléments du capital. Les capitalistes s’approprient « naturellement » les fruits de cette capacité créatrice.

Marx donne un nom à cette appropriation « naturelle », c’est l’exploitation. Il ne fait que reprendre la terminologie déjà utilisée par certains économistes avant lui. Ils l’utilisaient pour désigner le rapport des propriétaires à la terre jugée alors seule productrice de richesse. Ce que le propriétaire conserve pour sa propre jouissance, c’est la différence entre la valeur produite grâce à la force de travail et la valeur engagée pour son utilisation pour un temps donné travail. C’est ainsi dans l’exploitation même que réside la source de ce qui devient l’accumulation, une fois que les produits ont été échangés sur le marché. Le « davantage » d’argent de la relation initiale, est la condition première de cette accumulation qui prendra la forme de capital additionnel productif. Alors pourra démarrer un nouveau cycle.

Ce résultat fait l’objet d’un exposé détaillé dans le livre I du Capital. Et Marx d’ajouter que si le travail est le « père » de la valeur, sa « mère » en est la nature (ensemble des conditions objectives présidant à la production). La production capitaliste associe dans un même et unique mouvement ces deux exploitations : celle des forces de travail et celle des ressources naturelles. Non que ces secondes soient productrices de valeur, mais parce qu’elles ne font jamais l’objet de la part des capitalistes, ni des reconstitutions nécessaires à la pérennité de la biosphère en cas de prélèvements ni de réparations des dommages causés et perturbations apportées aux écosystèmes. Dans la logique de l’appropriation privée des ressources naturelles et de la terre, le propriétaire ne paie jamais ce qui correspondrait à la véritable valeur que représente la destruction le détournement, au motif qu’il en est le propriétaire.

Pour le capitaliste la circulation du capital se réalise travers ce double échange : d’abord Argent- Marchandises Moyens de production (A -M) et Marchandises produites - Argent (M’ - A’) ensuite. La finalité de cette circulation apparaît dans son résultat : le retour de l’argent (A’) dans la poche du propriétaire mais en quantité plus grande (A’) que celle de départ (A).

Tant que les capitalistes accroissent leurs profits, le mouvement d’accumulation du capital se poursuit. Il se concrétise par la mise en circulation de quantités supplémentaires d’argent et la mise en œuvre subséquente de leur équivalent en moyens de production. D’où l’accroissement concomitant des capitaux empruntés et des volumes de créances en circulation dans l’économie.

Toute la production sociale est donc subordonnée à ce principe. Elle ignore tout de l’usage social de la production en cause, (armes ou médicaments), ce qui compte, son seul et unique objet réside dans la valorisation du capital. En conclusion, le cycle renouvelé du capital est le moteur de l’accumulation. Elle se trouve elle-même entraînée à la fois par le pari sur la réalisation de gains toujours plus importants et par la concurrence que se livrent les capitalistes pour la conquête des marchés, jusqu’au point où la production va se trouver confrontée au manque de disponibilités monétaires du marché. C’est le schéma classique du déclanchement de la crise qui se révèle toujours par un manque de monnaie en circulation. C’est du moins, sur ce point entre autres, l’analyse partagée par Marx et par Keynes.

Les entraves à l’accumulation

Les capitalistes sont en concurrence permanente entre eux pour gagner de nouvelles parts de marché. En effet, plus ces parts sont importantes, plus leur position est hégémonique sur le marché et leurs profits d’autant plus conséquents. Cette concurrence entre les capitalistes a deux conséquences essentielles :

*d’un côté, les quantités de marchandises mises en circulation risquent à tout moment de saturer voire dépasser les capacités d’absorption du marché. La concurrence pour le profit pousse à la recherche de moyens pour élargir les débouchés (« nouveaux » produits, « nouveaux » territoires, « nouvelles » strates de clientèles), ce qui constitue également un gigantesque gaspillage permanent des ressources. C’est la matérialisation de la lutte de chacun contre tous, l’élimination par la concurrence. Au premier rang des éliminés se trouvent les travailleurs indépendants, les artisans et les petites et unités de production.

*de l’autre, la concurrence conduit à l’aggravation du rapport d’exploitation par l’indispensable réduction du « coût du travail » (pour chaque capitaliste en particulier), et par

extension, la dégradation générales des conditions de travail (abaissement des normes, temps imposés, durées du travail), des diminutions de rémunération et conséquence ultime : la restriction de la demande solvable par l’abaissement du pouvoir d’achat de la très grande majorité des populations. Dans un contexte de crises récurrentes c’est le processus d’appauvrissement de la multitude, comme on peut le voir de nos jours notamment en Grèce sous les injonctions du FMI et de la BCE. Il ne faut surtout pas l’appeler paupérisation, les économistes considérant la chose comme une ineptie totale.

En phase d’accumulation, tout va bien jusqu’à ce que la diminution de la demande solvable ne permette plus d’obtenir le profit attendu. Si le résultat A’ devient inférieur à A, le capitaliste interrompt le cycle en réponse à la raréfaction de la demande solvable. La production ne trouve plus ses débouchés (manque d’argent pour acheter), quelque soit par ailleurs l’état des besoins à satisfaire dans la société. Dans ce retournement de situation, les détenteurs de liquidités s’abstiennent d’acheter (en premier lieu pour les biens de capital). C’est ce qu’ils appellent la crise de confiance. Rapidement les dettes ne peuvent plus être honorées, les trésoreries sont à sec, la valeur des titres de créances en circulation s’effondre (à la bourse, donc dans les bilans). Sur le marché, la monnaie se raréfie : c’est le phénomène de la « trappe aux liquidités » analysé par Keynes [2]

Cela tourne à la déroute généralisée, d’abord des banques, des boursicoteurs, ensuite des sociétés, jusqu’à ce que tout le capital « en trop » soit réduit à néant, c’est-à-dire détruit au travers de faillites, fermetures, déclassements et autres restructurations. C’est ce que les économistes appellent « la purge ». Cela va se traduire en premier lieu par la hausse du chômage, la réduction des salaires, la dégradation des conditions d’emploi et de travail, enfin au bout de la chaîne, l’effondrement de la demande. La crise nourrit ainsi la crise, et à l’économique, s’ajoute la crise sociale. L’ensemble va ébranler jusqu’aux fondements de l’ordre social.

La crise nourrit donc la crise ! On commence à s’en rendre un peu mieux compte depuis 2009. C’est la répétition du scénario qui se déroule après 1929. Il en est exactement de même aujourd’hui malgré des milliers de milliards $ mis en circulation par les banques centrales dès 2008. C’est pourquoi la dénomination « crise financière » n’est pas appropriée. Cela introduit une confusion, c’est le camouflage de l’interruption du mouvement réel de la circulation du capital, une tentative de brouillage et de mystification pour le moins.

Conditions de travail et temps de crise

Un aspect important des dégradations qui se développent en temps de crise du côté des forces de travail :

De nos jours, la multiplications des situations d’usure accélérée et précoce des organismes au travail, y compris dans l’encadrement : depuis la multiplication des troubles musculo-squelettiques,les pathologies professionnelles en tous genres, le surmenage et épuisement au travail,jusqu’aux suicides induits par les stress voulus par les modes de management, tout cela constitue, selon les médecins du travail, des manifestations de l’agravation pour les salariés des conditions d’exploitation. Le prix imposé pour assurer le « retour sur investissement adéquat » ou des milliers de stock-options en plus.

Ce cas des USA des années 30 rend compte de ce que le chômage de masse devient la question principale des pays en crise. Bien qu’à l’époque économie la plus florissante au plan mondial, aucune des mesures du New Deal entrepris par l’Administration Roosevelt, ni la production d’armements pendant la II° GM (1942), ni la reconstruction en Europe, à l’aide des marchés ouverts par le Plan Marshall (1945), ne permettront de retrouver le niveau d’activité de la fin des années 20 ! Il faudra attendre le début de la guerre de Corée (1951) pour que les USA connaissent la fin du chômage de masse. Ce n’est qu’après, et grâce en grande partie à la politique de dépenses militaires (armements et interventions), que l’accumulation reprendra véritablement son cours. Dès cette reprise, les idéologues ont immédiatement voulu saluer « l’ère de la prospérité ». Mais l’ère en question va faire long feu : une vingtaine d’années au plus. Ce sera le pendant, de ce côté-ci de l’Atlantique, de nos « 30 glorieuses » dont s’émerveillait tant Jean Fourastié !

Le retournement de la situation économique mondiale, au cours des années 73-74, indique que l’accumulation a déjà atteint un niveau de saturation entre autres en raison du retour sur le marché mondial du capitalisme nippon et de ses annexes asiatiques. Ce sont les déjà fameux dragons : Taiwan, Corée du Sud, Singapour et Hong Kong qui vont recevoir pour nom de baptême « Nouveaux Pays Industrialisés d’Asie). Il convient de souligner ici que ce que l’on a appelé « choc pétrolier » n’a de choc que le nom et n’est pour rien dans le déclenchement de ce retournement !

Fondamentalement, on a eu affaire à une panne généralisée de l’investissement que même la politique de production d’armements (équilibre de la terreur) ne parvient pas à masquer. C’est le début de la période de la « stagflation ». Le mot vient de la contraction de deux autres désignant pour le premier, le fait que la « croissance » est très faible voire inexistante, c’est la stagnation, et le second, c’est l’inflation. La période qui s’ouvre est ainsi caractérisée par la concomitance de deux phénomènes : le premier est propre au long développement historique de l’accumulation d’après-guerre soutenue par le montant des dépenses militaires entre autres et le second tient à la structure organisationnelle dominante des principaux pays industriels, particulièrement aux USA : la considérable concentration économique qui domine dans l’ensemble des secteurs productifs : ce qu’on appelle l’économie de monopoles. Comme le résumait magistralement en une formule ramassée l’économiste américain Paul BARAN : « l’état normal d’une économie capitaliste monopoliste est la stagnation. »

Où la panne de l’accumulation favorise le développement des capitaux fictifs...
qui deviennent des substituts à l’accumulation.

Dans les années qui suivent la décision de l’inconvertibilité du dollar en or, une masse considérable de liquidités est déjà en circulation au niveau international. Elle est aussi alimentée par les superprofits des trusts du pétrole de même que la rente perçue par les pays producteurs. Ses détenteurs cherchent dans la spéculation, principalement sur les taux de change, d’autres refuges (or, métaux rares, etc.), au moyen de contrats d’achat à terme ou tout simplement de contrats de vente à terme de matières dont ils ne sont même pas acquéreurs, multipliant ainsi les opportunités de plus values par le jeu des variations de prix. C’est à la fois la conséquence de l’inconvertibilité en or du dollar US (en 1971, la dette extérieure US est déjà considérable) et de l’absence de perspectives de profit dans la sphère de l’économie réelle (économie productive de biens et de services), en l’occurrence le circuit de l’accumulation proprement dit. Le temps est venu de créer de nouveaux canaux et de nouveaux supports pour faire circuler cette masse de liquidités qui crée en outre les conditions d’une instabilité grandissante des prix, exprimant surtout l’état de fuite devant la monnaie-papier.

Dans ce contexte, les détenteurs de capitaux fictifs (surtout les banques, les monopoles de l’industrie et du commerce, les assurances) vont tenter d’échapper à l’incertitude croissante qui pèse sur la valeur de ces capitaux. C’est en quelque sorte une fuite en avant qui se développe. Laquelle débouche par les voies de la spéculation sur... une encore plus grande accumulation, mais qui constitue autant de capitaux fictifs supplémentaires. Tous ces « papiers » donnent droit, à leur échéance et en principe, à rémunération selon de multiples modalités contractuellement arrêtées à l’émission. Les acquéreurs spéculent sur la valeur future échangeable de ce qu’ils achètent. De même pour ceux qui vendent. Ces « prises de risques » croisées vont donner matière à un développement considérable des marchés financiers. Ce n’est certes pas une nouveauté dans le développement du capitalisme, mais jamais de telles quantités de capital n’avaient été accumulées pour constituer une telle masse, sans rapport organique avec le cycle de l’économie réelle [3] . A côté de l’économie réelle, se constitue une sphère dans laquelle vont circuler à des fins essentiellement spéculatives, ces masses considérables de capitaux. Loin de constituer deux sphères séparées, la seconde va peser d’un poids considérable sur le fonctionnement de la première en y prélevant une part croissante de la valeur produite.

Il faut parler ici de la signification économique de ce capital fictif.

Ce capital fictif n’a pratiquement plus de rapport avec le financement de l’activité productive. C’est la raison pour laquelle ce capital n’intervient que très peu dans le circuit de l’argent s’échangeant contre des marchandises. Il représente une masse considérable de « droits à valoir » c’est-à-dire donnant droit à revenu, sous réserve de l’existence des conditions de solvabilité. L’exemple le plus parlant est celui de l’évolution du montant de la capitalisation boursière qui même en tenant compte des « corrections » (chutes des cours) n’a plus rien de commun avec l’évolution de la production.

Deux conséquences :

1- Ces titres financiers habituellement en circulation sur les marchés n’ont pas d’autre fonction sociale que de procurer à leurs propriétaires des intérêts, des rentes ou des dividendes. Ils n’ont de valeur effective que pour autant qu’ils font l’objet d’une demande sur le marché. Leur valeur devient totalement tributaire de la confiance qu’ils inspirent.. La « confiance » (la confiance des investisseurs, comme disent les chroniqueurs boursiers) venant à disparaître, leur valeur disparaît avec.

2- Plus important encore, les « droits à valoir » qu’ils confèrent à leurs propriétaires constituent des prélèvements (rentes, intérêts, dividendes) sur la richesse sociale produite. Mais en aucun cas, ils n’y ont contribué, excepté au moment de la souscription à des émissions de titres. Mais même dans ce cas, dés lors que l’argent avec lequel le titre a été acheté est converti en moyens de production, le titre lui-même n’a plus aucune fonction dans la mise en lui-même des moyens de production. Il ne représente plus qu’un droit à prélever de la création de valeur longtemps même après que les moyens de production initialement acquis aient été mis au rebut ou détruits. Il pourrait être revendu dix ou cent fois sa valeur d’émission, aucune valeur ne serait créée pour autant ! C’est l’équivalent des droits seigneuriaux dans la société féodale : qu’importe la raison, c’est le droit du seigneur ! C’est du reste contre cet esprit, que Lord J.M. Keynes lui-même, qui ne pouvait être soupçonné de subversion, se déclarait partisan, au terme de son ouvrage la Théorie Générale, « de l’euthanasie des rentiers ». Il le préconisait pour la bonne cause : le salut du capitalisme !)

Deux remarques incidentes :

-  l’accroissement du capital fictif est une grande source d’instabilité de l’économie réelle car la spéculation aidant, des bulles spéculatives éclatent et perturbent profondément le fonctionnement même de l’économie réelle (cas de la crise dite des « subprimes » en 2007 qui a retenti de la façon que l’on sait sur l’ensemble de l’économie mondiale).

-  ce développement d’une activité économique hautement parasitaire, a aussi pour effet de masquer par ses résultats, par exemple : bonus, stocks option, profits bancaires, etc., la réalité de la situation économique. C’est une sorte de miroir aux alouettes de la crise : « la crise est derrière nous  ! »

Dès lors, l’accumulation de capitaux fictifs s’opère dans de telles proportions, dans l’étroitesse des limites d’économies bridées en raison de la domination de monopoles géants, qu’elle appelle une transformation des conditions qui en régissent le fonctionnement. La finance (pour l’essentiel : banques d’affaires, sociétés de crédit, assurances, grandes sociétés de commerce par leurs activités financières) va devenir, sous l’égide des banques centrales et des Etats, le meneur de jeu de ce qui à posteriori va apparaître comme une mutation historique du capitalisme dès les dernières décennies du XIXème siècle. Elle fait franchir au capitalisme l’étape de sa transformation en pôles nationaux d’affrontement pour le partage de la richesse et des territoires sur la totalité de la planète. Pour prendre une image quelque peu provocatrice, on peut dire que s’instaure une nouvelle alliance « du Trône et de l’Autel », dans laquelle les Etats seront les bras armés de la future accumulation. La métaphore préfigure ici la sombre réalité qui s’annonce et qui va peser d’un poids considérable dans le déroulement que l’on sait de l’histoire du XXème siècle dont Fernand Braudel disait déjà qu’il était celui « des guerres et des révolutions ».

De l’accumulation du capital fictif à la financiarisation

La préeminence du capital financier dans le capitalisme du 20ème siècle

Dès la fin du 19ème siècle, dans le mouvement même de transformation des capitalismes nationaux à coups de crises, de guerres, d’entreprises de colonisation, les financiers acquièrent une place prééminente au point de détenir les clés de l’orientation des activités économiques. Dès cette époque, ils détiennent les clés du développement des nouveaux secteurs d’activité nés de le seconde révolution industrielle (la chimie et l’électricité). Cette position va leur conférer une influence considérable sur les politiques gouvernementales et particulièrement en Lui-même, à tel point qu’en 1910, R.Hilferding peut écrire [4]  :

« La dépendance de l’industrie à l’égard des banques est donc la conséquence des rapports de propriété. Une partie de plus en plus grande du capital de l’industrie n’appartient pas aux industriels qui l’emploient. Ils n’en obtiennent la disposition que par la banque, qui représente à leur égard le propriétaire. En outre, la banque doit fixer une part de plus en plus grande de ses capitaux dans l’industrie. Elle devient ainsi dans une mesure croissante capitaliste industriel. J’appelle le capital bancaire, - par conséquent capital sous forme d’argent, qui est de cette manière transformé en réalité en capital industriel - le capital financier.

« La puissance des banques s’accroît, elles deviennent les fondateurs et finalement les maîtres de l’industrie, dont elles tirent les profits à elles en tant que capital financier, tout comme autrefois le vieil usurier, avec son intérêt, le revenu du travail du paysan et la rente du seigneur. L’hégélien pourrait parler de négation de la négation : le capital bancaire était la négation du capital usuraire et lui-même à son tour est nié par le capital financier. Le capital financier est la synthèse du capital usuraire et du capital bancaire et s’approprie, à un niveau infiniment plus élevé du développement économique, les fruits de la production sociale.  »( C’est moi qui souligne.)

La fonction première des banques lui-même du secteur productif de l’économie, reste la mise à disposition du capital de crédit que ce soit sous forme de prêts, de souscriptions d’obligations, d’avances de trésorerie ou encore de reventes de souscriptions de capital. C’est le passage obligé des capitalistes. Aucune échappatoire n’existe pour eux à l’emprise des banques qui mettent ainsi en circulation, par le canal des marchés financiers et à destination de leurs réseaux capitalistes internationaux (entreprises, banques, assurances et autres rentiers) du « capital porteur d’intérêt » : rouage de financement indispensable à la circulation du capital.

Dans un contexte de concentration du capital sous forme de trusts (associations et fusions de capitalistes) et de cartels (ententes en vue de verrouiller un marché), à la fois comme plus sûr moyen d’augmenter leurs profits (plus grand accaparement de la richesse créée) et comme instruments d’élimination de concurrents réels ou potentiels, le secteur financier devient le vrai centre névralgique de l’économie. Il concentre entre ses mains des pouvoirs stratégiques : structurer l’appareil économique, orienter les marchés, et enfin, se porter garant de la pérennité donc de la santé de la rente dont la dette publique est la principale composante. Il est le maître du jeu de l’accumulation capitaliste tout en prélevant sur les activités productrices une partie parfois importante de la valeur créée.

De l’accumulation à la suraccumulation

Considérée avec le recul du temps, une longue période d’affaiblissement du taux de croissance et de l’investissement s’ouvre pour les pays industrialisés à partir du début des années 1970. On a déjà rappelé le « tournant » de la stagflation mais il convient de remettre en perspective la trajectoire d’ensemble des économies capitalistes. Ainsi, par exemple aux USA, de la décennie 1940 à celle de 1990, on va passer de moyennes de taux de croissance de 5,9% à 4,1%, puis il passe à 3,1% sur les trois dernières décennies. Notons qu’en lui-même, le taux de croissance ne rend pas directement compte de l’accumulation mais sur les moyen et long termes (3 à 7 ans et plus) il n’en reste pas moins un indicateur de son évolution.

Encore faut-il rappeler à nouveau pour les USA, le rôle de « volant d’entraînement », voire moteur à certains moments, que jouent les productions de matériels militaires. A ces trajectoires, le déclin des taux d’investissement productif (renouvellement et installation de capacités productives) ajoute ses effets. Ces données cumulées témoignent a contrario de l’existence d’une suraccumulation qui ne se dément pas sur longue période. La même tendance est observable pour l’ensemble des économies industrielles de la planète

L’emprise de gigantesques multinationales sur les marchés mondiaux constitue un second indice de cet état de suraccumulation de l’économie mondiale. Elles ont le pouvoir d’orienter les marchés principalement par leurs stratégies de prix. Elles font prévaloir leurs exigences en contraignant les gouvernements à s’y soumettre (cf. :le détail des discussions du cycle de Doha). La bataille pour la réduction des émissions de CO2 et contre le réchauffement climatique en est un autre exemple probant. De ce point de vue, il apparaît que la planète évolue dans un espace aux issues verrouillées. A peine sauvée in extremis d’une faillite assurée, la finance internationale oppose, trois années après, une résistance opiniâtre à toute obligation de se soumettre, ne serait-ce qu’à de simples mesures de régulation sur les marchés. Des capitaux (cf les délais pour la mise en œuvre des accords de Bâle III).

Le capital productif se trouve fondamentalement entravé dans son développement par l’existence continue de surcapacités de production jamais résorbées malgré les vagues de désindustrialisation, particulièrement aux USA et en Europe. Rappelons les épisodes concernant le textile, la sidérurgie, l’habillement, l’électroménager, la machine outil, la chimie et les plastiques, sans oublier la construction navale et bien entendu l’automobile ! Cette désindustrialisation porte ainsi la marque conjointe d’une suraccumulation générale et des contraintes de rentabilité imposées par la finance pour délocaliser.

Des données plus fines concernant l’industrie nord-américaine, peuvent apporter un éclairage complémentaire à la question de la suraccumulation. Il existe pour les USA comme pour tous les pays industriels d’ailleurs, un indicateur incontestable : le taux d’utilisation des capacités de production de l’industrie (Percent Utilization of Industrial Capacity). De 1975 à 2005, le taux passe de 85% à 78 % des capacités installées, en dépit d’une forte désindustrialisation et de ce qui constitue la part du diable (les armements) sur la période ! Parallèlement, on assiste à une quasi stagnation des profits industriels.

Certains objecteront qu’une bonne partie au moins des capacités abandonnées ont été en fait délocalisées hors du territoire des USA, réinstallées en Amérique Latine au début et très vite en Asie ou ailleurs. L’objection est de peu de poids. Pourquoi ? Parce que le marché U.S. concentre à lui seul à peu prés la moitié des capacités d’absorption des pays industrialisés, surtout en moyens de consommation et un peu moins en biens de production. Or sur l’ensemble de la période qui nous occupe, on assiste, outre à la stagnation de l’investissement productif, à une absence ou une très faible augmentation des capacités d’absorption en biens de consommation. Le constat vaut pour l’ensemble des marchés des pays développés (aux USA, il s’agit d’une baisse nette du pouvoir d’achat), que ne pourra jamais compenser la multiplication des consommations ostentatoires et des gaspillages à grande échelle qui restent l’apanage des couches sociales fortunées. C’est une question d’échelle. Suraccumulation et saturation de la demande solvable par la sous consommation croissante de couches paupérisées sont liées, et en définitive, constituent les deux bouts d’une même chaîne causale.

A mon avis, c’est un point de départ intéressant pour comprendre le tournant néolibéral pris par les gouvernants des économies capitalistes au tournant des années 1980. L’entreprise a été menée comme on le sait, à grands coups de déréglementations dans tous les domaines (échanges de marchandises, circulation des capitaux, assouplissement des règles prudentielles des banques, ouvertures contraintes de nouveaux espaces pour les marchandises et créer de nouveaux marchés. Le Brésil, la Russie, l’Inde et la Chine offrent ainsi des « opportunités » à la dimension de la voracité des puissances économiques dominantes. L’appellation « pays émergents » me semble en rapport avec l’attente que ces proies en devenir sensées prendre bientôt le relais de ce capitalisme trop à l’étroit..

Les modalités, les rythmes, l’ampleur et le moments de la mise en lui-même de ce véritable tournant ont été certes différents, le processus de fond n’en restant pas moins le même. Il se réalise selon le même principe et la même finalité que décrivait déjà Rosa Luxemburg au tout début du 20ème siècle. Il s’agit d’une gigantesque opération d’accumulation primitive [5] non exempte de recours à l’intimidation, à la menace et à la corruption si de besoin. Les scénarios contemporains sont différents sur la forme, mais la finalité du processus ne fait aucun doute ! Il convient d’ajouter à cette pénétration territoriale, une autre, également importante, pratiquée sous toutes les latitudes : le démantèlement systématique de toute la sphère de la production non marchande en particulier les services d’intérêt général. Elle constitue dans de nombreux pays, et plus encore dans les économies où subsistent des reliquats d’économie « primitive », le substratum de la cohésion sociale. Pour le capital, la pénétration du marché impose d’en finir avec ce secteur d’économie non marchande par la privatisation directe quand ce n’est pas par une suppression pure et simple laissant tout le champ libre aux capitaux privés. Pour le capital le hors marché représente une barrière à son expansion. Cela commande de faire de toute production de biens et de services vitaux ou communs qui ne seraient pas encore libérés, des biens marchands.

Les principaux secteurs-clés des services aux populations vont lui être remis : la santé, l’éducation, la communication et la culture. Cette politique préconisée et développée par la Banque Mondiale, le FMI, l’OCDE, d’autres encore, va de pair avec la recommandation de « restaurer » le droit des propriétaires et leur emprise sur le salariat. Les salaires, les conditions de travail, les statuts vont faire l’objet d‘une remise en question pour l’instauration de nouvelles normes d’exploitation des forces de travail assurant l’accaparement de nouveaux profits.

Tout cela témoigne d’une préoccupation essentielle : repousser les limites du développement du capital. Avec le recul du temps, on peut mieux prendre la mesure de du but recherché au travers de la « politique de l’offre » (diminution des coûts et, exacerbation de la concurrence par les prix), mise en lui-même par la contre-révolution conservatrice (Thatcher - Reagan). L’accès à l’immense réservoir de main d’œuvre que constituent la Chine et l’Inde qui représentent prises ensemble, le doublement des forces de travail utilisables sur la planète, devient un levier majeur de par la concurrence qu’il fait peser sur le statut salarial d’Occident.

Après quelques trente années de mise en œuvre, cette politique a-t-elle abouti ? Je pense que la réponse est dans la crise de 2007-2008. La pénétration par le capital financier de ce nouvel espace, véritablement considérable par ses ressources et sa population (près du tiers de la population mondiale), n’a eu que de pauvres effets sur la tendance fondamentale à la stagnation. Par contre la voie est désormais grande ouverte à la financiarisation du capitalisme. Voilà pour le constat.

Quelle leçon en tirer ? Il semble bien que l’histoire de la dernière période confère à l’hypothèse de la tendance à la stagnation, un regain de poids incontestable. L’absence de toute nouvelle phase d’expansion est encore le seul horizon envisageable. Cela tient, comme il a été rappelé, à l’impossibilité de débouchés nouveaux y compris en réalisant l’intégration complète des pays émergents au marché mondial. La raison de cette impossibilité est de l’ordre des limites physiques au mode de développement physique du marché capitaliste. Le modèle fondé sur la consommation individuelle de masse, serait à l’échelle de ne serait-ce qu’un seul gros milliard supplémentaire de personnes, absolument insoutenable : écologiquement, humainement et techniquement. C’est-à-dire un septième de l’humanité !

La question du déclin de l’accumulation capitaliste est en fait récurrente depuis la fin du 19ème siècle. Question déjà discutée au début du siècle dernier, elle a fait l’objet de vives discussions après la crise de 1929.

Pour Michal Kalecki, économiste d’origine polonaise, grand interlocuteur de Keynes à Cambridge, l’économie capitaliste, arrivée désormais à son stade monopoliste, se trouve dans l’impossibilité de trouver, de par sa structure, des débouchés additionnels assurant une augmentation suffisante de la masse des profits.  [6] En d’autres termes, il partage l’analyse selon laquelle : « le développement du capitalisme à long terme n’est pas inhérent » (prisonnier qu’il est des barrières qu’il a lui-même édifiées). Pour Kalecki, ce sont toujours des évènements exogènes par rapport à l’économie, tels que les guerres, les bouleversements géopolitiques profonds qui ont pu donner l’impulsion pour des périodes longues d’accumulation. [7]

En clair, sans rupture dans le cours des rapports capitalistes au sens large, pas de perspective d’accumulation nouvelle. Rappelons un constat analogue pour ce qui concerne la crise écologique.

N’y aurait-il pas une porte de sortie au moyen de techniques innovatrices, les « capital saving » par exemple ? (Elles permettent de produire de mêmes quantités avec moins de moyens de production). Si techniques salvatrices il y avait, quelle qu’en soit la nature, capables de faire franchir à l’humanité une étape décisive dans la satisfaction des besoins, il leur faudrait pour leur propagation, inventer de nouveaux vecteurs pour de nouveaux usages sociaux. Malheureusement l’entreprise semble hors d’atteinte, car ni la forme sociale que constitue la consommation privée de masse ni la concurrence pour leur survie que se livrent les ensembles économiques pour l’appropriation du profit, ne peuvent constituer des espaces de marché suffisants pour contenir ces nouvelles forces productives [8]. Le bouleversement des conditions matérielles capables d’initier un renouvellement du procès d’accumulation ne pourrait naître que de l’instauration d’un nouveau paradigme économique, lequel devrait nécessairement se substituer au précédent.

La concrétisation d’un tel désir collectif relève du débat citoyen. Dresser un constat ne suffit pas, il nous appartient de mobiliser nos énergies afin d’en créer les conditions subjectives de sa réalisation. Passer à leur mise en œuvre. On touche ici aux frontières de l’économie politique, on entre déjà dans le débat citoyen, exercice indispensable pour la confrontation démocratique. L’économie politique doit pouvoir y apporter l’éclairage de sa réflexion.

Pour ma part, il me semble que cette absence de perspective continue de peser sur la perception que nous avons du monde et de son devenir. Déjà perçue par certains économistes de la première moitié du 20ème siècle, la question devient récurrente depuis les années 1970. Les effets de ce déclin, de la limitation de l’accumulation, ont été certainement déjà différés entre autres par l’enchaînement des guerres et des crises passées du 20ème siècle.

La marchandise ne cesse de dresser des murs qui masquent ou tentent de masquer l’état véritable des sociétés humaines, la prise en charge immédiate des besoins qui devrait être possible. Elle s’oppose au désir de vivre de milliards d’humains confrontés au dénuement le plus total. Alors que « son » problème réside dans le fait de ne pas trouver d’acheteurs, ce sont à peu prés neuf millions d’humains qui meurent chaque année d’inanition sur le globe [9] . Ces murs sont ceux de la suraccumulation. Dès lors, le capital se doit trouver de nouveaux déversoirs sans lesquels il ne peut exister, la financiarisation en est bien le dernier avatar. Elle continue de porter en elle la crise comme la nuée porte l’orage, comme l’eût dit Jean Jaurès !

La financiarisation comme dépassement de la suraccumulation ?

Limitation de l’accumulation comme résultat de la suraccumulation, domination de l’économie mondiale par la structure monopoliste des multinationales, permanence du chômage de masse, absence de marchés élargis malgré les nouveaux produits, les nouvelles technologies, les nouveaux territoires soumis, hypertrophie de la masse des capitaux fictifs en circulation, déréglementation du cadre de fonctionnement des marchés financiers : tous ces facteurs réunis caractérisent dès les années 1990, un nouvel état du capitalisme mondial.

C’est à mon avis surtout auprès des économistes américains animant la revue Monthly Review qui décrivent et analysent les caractéristiques de ce nouvelle configuration du capitalisme qu’il faut prendre l’analyse du nouveau pouls de cette économie capitaliste. Ils parlent, les premiers à ma connaissance, de FINANCIARISATION (en anglais, financialization). Dans la phase de suraccumulation permanente qui caractérise le capitalisme actuel, ils analysent les modalités et les conséquences du déplacement (shift) progressif du centre de gravité de l’économie, particulièrement celle des U.S.A., de la production vers la finance.

Une première indication de l’importance de ce phénomène est la place que tiennent les résultats en profits du secteur financier par rapport à l’évolution du PIB des U.S.A.. Un économiste de la Deutsche Bank, Jim Reid a comparé les évolutions respectives du PIB et des profits financiers entre 1998 et 2008. Il arrive à la conclusion que sur la base de la proportion des profits financiers dans le PIB en 1998, le secteur financier U.S. a réalisé environ mille deux cents milliards $ d’« excédent de profits » cumulés sur la période !

De même, à partir de 1987 exactement, l’évolution comparée de l’indice des profits financiers par rapport à celui des profits non-financiers, est en faveur des premiers sans discontinuer jusqu’en 2006. Cette année là, soit un an avant la crise, l’indice des profits financiers est à 3300 points (500 en 1988), l’indice profits non financiers est à 2000 points (500 en 1988).

Un second indicateur qui permet de situer l’ampleur du problème, l’année 2007, les dettes du secteur financier (Debt financial firms) représentent 16 000 milliards $.(il s’agit pour une grande partie de dettes réciproques entre organismes financiers) à rapporter aux 10 000 milliards $ pour le secteur non financier. C’est bien davantage que le le PIB des USA (13.800). Il est vrai que l’endettement total de l’économie est de l’ordre de 50 000 milliards $ soit presque 4 fois le PIB des U.S.A.

En regard de ces données, on observe au même moment, (période 1970 - 2000) une forte tendance à la baisse des coûts salariaux (salaires et cotisations sociales) rapportés au PIB : 53% en 1970 et seulement 46% en 2005. Ce la représente une réduction d’environ 15% du pouvoir d’achat des ménages sur la période. Au bénéfice de qui ? Tout bonnement des tenants de la financiarisation.

On tient ici un des fils qui conduisent d’une part à l’extraordinaire développement des marchés financiers en direction des ménages (société du crédit : consommation courante, automobile et achat de logements) et d’autre part à une consolidation des positions de ce que pour ma part je nomme un conglomérat de la finance au cœur du système.

Quelles sont les activités impliquées dans la financiarisation ? D’abord la finance proprement dite, ensuite les secteurs qui ont un rapport organique avec la finance et l’endettement en économie capitaliste : les assurances qui sont de gros opérateurs sur les marchés financiers et sous traitent des opérations de crédit, la branche spécialisée dans le financement de l’immobilier [10]. On les désigne en anglais par l’acronyme F.I.R.E. pour Finance, Insurance, Real Estate.

A un tel stade de domination de la finance dans l’appareil économique, il n’est pas suffisant de parler de prééminence. Les indices d’une transformation de la quantité en qualité s’accumulent et requièrent un renouvellement de l’approche de ce fonctionnement nouveau. Non seulement le monde d’aujourd’hui est gouverné par la finance, comme l’écrivaient déjà Magdoff et Sweezy [11] en 1987, mais depuis, la finance a cru pouvoir reculer les limites de la suraccumulation par l’accroissement (j’ai envie d’écrire sans limite !) de la masse des capitaux fictifs. Ce dernier a bien rempli sa mission durant un temps, certes au prix d’une instabilité croissante liée à l’intense activité spéculative. Sa prospérité aussi considérable que rapide nous fait penser que la financiarisation a conduit les capitalistes durant des années à prendre l’ombre pour la proie....et l’ombre est encore bien menaçante !

La financiarisation est un état de l’économie dans lequel opère une machinerie dépassant tout ce qu’Alfred Jarry aurait pu imaginer comme « pompe à Phynances ». La part des profits dans la valeur ajoutée totale d’une part, la part des profits financiers et « allogènes » dans les profits totaux indiquent combien le prélèvement sur la richesse sociale produite - peu importe ici son contenu, ce qui est en soi une question tout à fait majeure - devient considérable. A mon avis la question de la répartition ainsi soulevée n’est qu’un aspect du problème de fond à résoudre. Comme aurait pu le dire François Quesnay, ce n’est pas à partir des branches que l’on gouverne l’arbre, c’est à partir de la racine. Celle-ci reste qu’on le veuille ou non la production de valeur et donc le dépassement de la valeur marchandise.

La financiarisation est une machine à privatiser, à appauvrir de mille façons, y compris en imposant l’endettement comme subterfuge permettant au marché de ne pas s’effondrer. Elle se crée ainsi de nouvelles sources d’accaparement de la richesse sociale. Elle en fait des rentes puis du capital fictif. Ce profit« en excès » atteint des proportions telles ses propriétaires ne sont pas capables d’en consommer plus qu’une infime partie pour l’absorber.

Prédation et parasitisme ne font qu’exacerber la profondeur de l’état de crise, laquelle ne saurait être désormais que l’état du capitalisme lui-même.

Jean-Pierre Juy

[1] Jean Jaurès, discours à la Chambre sur la question de la guerre, 7 mars 1895 dans les Textes Choisis, Editions Sociales, Paris 1959. On utilise la formulation : « Le capitalisme porte en lui la guerre comme la nuée porte l’orage », alors qu’en fait la phrase du discours retranscrit était bien :« Toujours votre société (est) violente et chaotique, même quand elle veut la paix, même quand (elle) est à l’état d’apparent repos, (elle) porte en elle la guerre, comme une nuée dormante porte l’orage ». Je souligne.

[2] D’après Keynes, les agents économiques veulent détenir des encaisses (monnaie) pour trois raisons : de précaution, de spéculation et de transaction. Keynes est convaincu que les agents économiques peuvent trouver un intérêt à garder leurs avoirs en monnaie sous leur matelas ou dans leurs coffres (banques) : ils thésaurisent, dés lors la monnaie se fait rare pour les transactions sur le marché quand bien même la BCE ou le la Réserve Fédérale met des suppléments de monnaie en circulation. Ils n’apparaissent pas au jour ; ils passent à la trappe !.

[3] En 2009, cette masse de capitaux fictifs représentait à peu prés dix fois le montant du PIB mondial !

[4] Rudolf. Hilferding Das Finanzkapital 1910 Ed françaice : Le capital financier. Editions de Minuit, Collection Arguments 1970. On peut trouver le texte sur : http://bataillesocialiste.wordpress.com/2008/03/12/le-capital-financier-hilferding-1910

[5] Rosa Luxemburg, L’accumulation du capital T2, Maspéro 1967.« Les buts économiques du capitalisme dans la lutte contre l’économie naturelle peuvent se résumer ainsi : 1° Appropriation directe d’importantes ressources de forces productives comme la terre, le gibier des forêts vierges, minéraux, etc... 2° « Libération » des forces de travail qui seront contraintes de travailler pour le capital 3° Introduction de l’économie marchande 4° Séparation de l’agriculture et de l’artisanat.

[6] Pour un exposé de cette problématique, l’ouvrage de Baran et Sweezy, Monopoly Capital, publié en 1966, (trad française chez François Maspéro). Ils anticipent à partir de l’analyse de l’évolution du capitalisme US, ce qui va devenir à terme la « nécessaire » marche à la crise actuelle.

[7] Michal Kalecki, Economiste polonais, contemporain de Keynes et précurseur de la théorie du sous emploi et du chômage permanent dans le capitalisme Theory in Economic Dynamics 1954. London : George Allen and Unwin. Cité par Baran et Sweezy.

[8] De toute façon la croissance supposée du secteur de production des équipements productifs (Section I chez Marx) est toujours subordonnée à celle du secteur qui produit les biens de consommation (Section II). In fine, c’est le pouvoir de consommation de la société qui révèle les capacités excédentaires de production.

[9] Données ONU et FAO reprises par Marcel Mazoyer dans un colloque récent à Bruxelles : http://www.academieroyale.be/cgi ?usr=c3tyj6ud6b&lg=fr&pag=1026&tab=146&rec=7859&frm=385&par=seco

[10] Particulièrement bien exposé par Paul Jorion dans La Crise . Des subprimes au séisme financier planétaire, 2008, Fayard.

[11] Economistes américains, pionniers de l’analyse des transformations du capitalisme au XX° siècle (Monopoly Capital) et de l’avènement de la financiarisation. Chefs de file historiques de la revue Monthly Review.