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Numéro 33 Web
La société des communicants contre l’économie poétique
par Yovan Gilles

Sommaire

A l’ancienne sophistique avec ses effets de vérité du langage s’imposent aujourd’hui les effets d’image avec le couplage de plus en plus ténu entre le médiatique et le politique. Il s’ensuit une dilution du symbolique au profit d’impacts iconiques instantanés en rotation rapide, l’actualité et sa péremption tout aussi instantanée d’ailleurs. Changer la politique est inséparable du fait de sortir de cette réduction de la communication politique à des visuels, des « look », des métonymies, produisant des signes sans sens, du moins des « sens pleins » dirait Barthes. Une économie poétique des signes se cherche alors, dans un cadre où la communication sous la forme de speach recouvre aujourd’hui l’expression et la relation, en avalisant l’individuel au détriment du personnel.

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1. En matière de politique, notre époque se prévaut d’être celle des communicants. Le rôle de la communication ou de la propagande n’est bien sûr pas nouveau dans les affaires publiques. Barnes, notamment, inaugura la technique de la fabrique du consensus dans la première partie du siècle dernier avec son ouvrage Propaganda. Mais que tout soit devenu « affaire de communication », de l’aveu même des acteurs de la politique, s’opère d’une façon suffisamment déclarative, pour qu’on ne sous-estime pas le nouveau régime de vérité qui s’instaure par là. Un régime des visuels ?, dirait Serge Daney. Car, si la tâche est déjà rude pour y voir clair avec l’efflorescence des politiques oxymoriques dans leur tentative de concilier une chose et son contraire, sans que contradiction n’apparaisse pour autant (mais bien au contraire des harmonisations et des synthèses illusoires telles que développement durable, flexisécurité, maintien de la paix par la guerre... ), il est de plus en plus malaisé de discerner entre des idées et des produits, entre des convictions et des certitudes du moment packagées par le marketing. Que la chose politique aujourd’hui soit essentiellement affaire de communication a au moins le mérité d’être explicite, et marque sans doute un progrès dans une discipline aux atours confus, où Mr de Saussey voisinerait avec Roman Jakobson.

2. Le mass médiatique en tant que tel prend part à cette société des communicants, soit pour en faire son foin avec la peopolisation de l’information comme on dit, soit sur le mode de la déploration dans le cadre du « spectaculaire intégré » disait Debord. Ce dernier aura commenté en effet l’intégration de sa critique de la Société du spectacle par le spectacle, capable de rire de lui-même et ainsi de se perpétuer en intériorisant sa négation. La société du spectacle inclut sa critique comme un des rouages du spectacle et commente, ainsi dédouanée, ses propres dérives interprétées somme toute comme « les travers d’un journalisme » également victime des nécessités de l’audience. Précisons ici que la société du spectacle n’est pas tant celle qui préconise le divertissement de masse sous forme de spectacles, qu’une société où les choses s’éloignent dans des représentations/écran qui organisent une déprise sur le réel en chosifiant les rapports sociaux.

3. La communication est une opération par laquelle certains produisent des messages à l’attention de destinataires, qui les reçoivent ou non, en fonction de leur attente et de leur sensibilité. Ceux qui fournissent de l‘information à des preneurs qui les font vivre, ont tout intérêt à ce que son contenu, à défaut de pertinence, soit attractif, notamment par la fait-diversification accrue aujourd’hui de l’information, déjà notoire depuis le 19ème siècle en Europe et la naissance des grands journaux populaires faisant du crime et du scandale une volupté partagée. Tout à chacun s’informe de l’actualité de façon plus ou moins compulsive. C’est une actualité dont l’éphéméride est tel que, par nature, elle émaille le quotidien d’une étoile déjà morte, la Une, dont la persistance de l’éclat lasse à échéance de plusieurs jours, si le comptage des victimes ou des sommes d’argent comptabilisées ou volatilisées en venaient à être insuffisant, pour que l’on continuât à couvrir un scandale ou une catastrophe, dont la date idéale de péremption spectaculaire, en théorie et en souhait statistique, est l’unité-heure. Le sexe, la météorologie, le sport et le crime, ce dernier étant une forme déviante de sport, polarisent pour l’essentiel la vigilance et l’intérêt du public, du grand pubis s’entend.

4. Dans sa théorie de la communication, Roman Jakobson, parmi les six fonctions du langage en jeu dans le procès de communication, en relève une : la fonction phatique. C’est la fonction de contact et de reconnaissance des locuteurs d’un échange. Le phatique constitue le préalable et le pré-requis de tout échange, donnant lieu à une profusion de formules ritualisées dont le but est d’établir justement la communication : « Bonjour ! Comment ça va ? Comment allez-vous ? Fait beau ! pas beau !... Ect ». La fonction phatique est nécessaire et liminaire à l’usage des cinq autres fonctions de la communication (les autres étant la contextuelle, référentielle, conative, métalinguistique et poétique). Mais la fonction phatique peut recouvrir ces dernières et déboucher sur des conversations qui ressembleront à des babils interminables et écourtés, aux contenus elliptiques, donnant voix à une langue de volières et de caquetages, reconduits dans le but de maintenir le contact, et sur le plan médiatique, l’audience bien sûr.

C’est ainsi qu’une conversation ou une allocution recourra complaisamment à des signes et des codes de reconnaissance et se maintiendra à un relatif degré d’insignifiance et de parodie pour, de façon diversive, maintenir le consensus ; par le biais par exemple de la rigolade incontinente (distincte de l’humour Noir, Anglais ou Pakistanais), dont la télévision distille savamment les règles de manipulation. Car, diluer tout message dans un système de reconnaissance qui en assure l’impact immédiat et n’offre aucun obstacle à la compréhension commune, est le garant de l’audience, c’est-à-dire la condition du non-zappage, dirait encore Daney. Le contraire s’appelle « détonner ». Mais gare aux détonations : dès qu’il s’en produit une, la police du langage tire à vue !

5. Le communicationnel fait ainsi prévaloir le phatique et les signes de reconnaissance sur l’expression et la relation, pour les besoins du consensus expresse et à la lumière d’un éclairage où l’on place un objet, une accroche, dont l’opacité est nulle et fait regretter à certains l’âge des ténèbres. Et parce que le but est de rendre le spectateur captif comme l’on dit, ce qui lui est offert ne doit offrir aucune résistance à la compréhension immédiate. Ce but est clair, nous le savons vendre, même si la publicité recourt parfois à la métaphore poétique, mais pour une fin qui ne diffère en apparence de cette finalité que pour mieux la servir.

Au-delà, les conseillers en la matière ont opéré l’extension du « vendable » des produits aux idées et, conséquemment, aux hommes qui les formulent avec l’avènement de « l’image » et un régime de sens à la fois tapageur et de nocuité, qu’elle fulgure à l’intention du consommateur de réalité, lequel n’est pas toujours japonais. Les applications de plus en plus pressantes du marketing à la communication politique stipulent qu’un discours, s’il veut être entendu, soit toujours en phase avec « le sens commun ». Non pas seulement qu’il l’exalte, mais davantage qu’il l’incarne, en parodiant et en singeant l’opinion des majorités lésées, par exemple, « la France d’en bas » en est un avatar notoire. Du moins s’agit-il là d’une idée que l’on se fait du sens commun. De préférence, on ciblera l’individu x infusé en premier lieu par un principe de réalité besogneuse, obnubilée par des nécessités socio-économiques injonctives. Ainsi les préoccupations ressorties de l’économie politique et présentées démagogiquement au rang des astuces technico-institutionnels pour améliorer le « quotidien des Français », neutraliseront à la suite toute velléité d’économie poétique , c’est-à-dire la formulation d’utopies ouvrant sur des possibles autres que ceux qui flattent les appétences du ventre. Sachant que ces appétences de la « pancia » - comme disent les Italiens - varient sensiblement selon la Catégorie Socioprofessionnelle à laquelle on appartient et à laquelle l’on souhaite continuer d’appartenir, faute d’avoir pu la quitter ou su la trahir.

6. De la sorte, les communicants sont les spécialistes des précautions élocutoires qui lient désormais tout discours public à une production d’effets d’image. Le socle en est la simplicité, car la simplicité est la chose la mieux partagée au monde. La simplicité, explicite le dictionnaire, exprime « le caractère des gens parfois débiles dont la conduite est exclusivement dictée par leurs sentiments  ». Par ailleurs, nous parlons ici de l’image selon l’acception marketing, au sens de « construire une image », produire un effet d’adhésion entre un produit et un client quand le client est confondu de plus en plus avec le citoyen. L’image dont nous parlons n’est bien évidemment pas l’image cinématographique, à la fois lumineuse et ombrée, dévoilement et voilement combinés, que Serge Daney distingue du visuel. Le visuel est plutôt l’image plein champ validée par les publicistes et les agences de com, et dont la signification se resserre autour de l’essentiel : le phallus, l’argent et la reconnaissance. Sa signification se veut pleine et instantanée, « simple », sans ambiguïtés, sans aspérités, aussi rutilante et lisse qu’un pubis dépoilé qui n’a plus à rougir du souvenir d’une époque pas si lointaine où les êtres humains tutoyaient encore les dieux, l’animalité et l’inconscient.

Daney d’ailleurs distinguait l’image hors champs, à la fois ce qui dévoile et cache, et le visuel qui nous livre l’objet - même affabulé - dans sa plénitude et sa transparence, sur un mode promotionnel qui suppose l’adhésion, et surtout pas la participation et la co-production du sens dans la relation entre des destinateurs et des destinataires. Les visuels se font et se défont dans un espace médiatique qui est celui des refontes et des bricolages symboliques en continu, où la complexité est perçue comme menaçante et opacifiante. D’où cette exhortation constante à la simplicité, au naturel, en bref à la normalité, prémunissant des prises de tête, des mises en question et des visions personnelles. Je dis personnelles comme j’aurais pu dire singulières, car l’individuel et la résignation à l’individualisme, au contraire, détachés abstraitement de la pensée du collectif est un leurre phallique, c’est-à-dire un rapport à soi et aux autres purement assertif, donné comme naturel et non problématisé sous l’angle de je est toujours un autre.

7. Image décomplexée, de moralité, volontariste, proche du peuple, d’intégrité. Image en rupture encore avec les variables de l’objet : l’humain faillible, la continuité dans le changement, le conservatisme radical, le réformisme de rupture... L’image transforme ainsi les personnages publics en phénomènes médiatiques épidermiques, comme un nuage balaye l’ombre ou la lumière à la surface de l’eau. Que l’image soit « bonne », mauvaise, positive, ternie ou écornée, il n’en demeure pas moins que la dimension du sens devient l’auxiliaire de la percussion iconique, et de la signification emprunte (apparaître ceci ou cela au gré des circonstances, symboliser ceci ou cela en tant que status symbole justement) que des publicitaires, du haut de leur canopée, appliquent indifféremment aux produits et aux individus, contemplant ainsi une faune grouillante qui s’assemble en essaims dès qu’elle entend le mot « soldes » ; ce stimule la précipitant dans des lieux ou ses achats apaisent sa frénésie.

8. La Rhétorique enchantait encore par ses effets de langage. Elle n’en a pas moins disparue. Mais elle s’est étiolée chez des politiques, de plus en plus adeptes des simplifications moralistes ou à l’inverse des jargons techniques, affichant cette distance de l’objectivité, et épurés des métaphores qui incrustaient encore les discours hiératiques des visionnaires. Et il est très peu question de sens dans le discours politique actuel : ce que l’on confie chercher avec les autres, mais bien plutôt de valeurs et de certitudes. Un langage trop riche déclenchera des dissonances cognitives chez le téléspectateur. Ce dernier débandera à la suite si on lui prend la tête avec des mots qu’il ne comprend pas et, dont « l’élite », laquelle s’attribue à mots bas et gênés cette distinction, les sait un peu mieux que lui, mais pas suffisamment pour dissiper une passion de l’ignorance entretenue par la résignation au diktat des affaires courantes, des urgences et du très court-terme. Surtout si l’on a fait palper poliment à la majorité son inanité d’esprit par une métonymie qui lui est adressée : « la France d’en bas », et qui donne envie - à ceux qu’on frappe ainsi de nanisme social avec bienveillance - soit de toucher le fond, soit à l’inverse de passer pour des affreux, surtout dans les banlieues hypersensibles qui ont en partie le mérite du refus de l’an-esthésie.

Dans ce contexte, le « langage de la vérité » - qui est un des camouflets de la langue de pute ou de vipère - conspue dans le même temps « la langue de bois ». Tout y fait et rien n’y fait à la fois : la politique est devenue essentiellement une affaire de communication dans laquelle les tonalités consensuelles et familialistes (croissance des rejetons et du PIB, valeurs boursières ou civico-morales) y concurrencent à l’inverse les tonalités apocalyptiques (décroissance, fonte des glaces, ours polaires qui boivent la tasse...).

9. Soit, il n’y a pas lieu d’une déploration plus grande de cette politique cagastrique (le mot utilisé par Paracelse quand il évoquait le corruptible) que celle qui, avec la Sophistique, arma jadis la critique socratique du langage. Cette critique de la Rhétorique s’est opérée au nom d’un rapport d’intimité du langage avec les choses ; un rapport d’intimité avec les choses obscurci et travesti par les métaphores séduisantes que des orateurs manipulent à dessein d’aveugler un peuple qui reçoit les mots comme d’autres reçoivent des coups, et en redemande, à la fois sonné et pourtant la conscience encore toute irisée par la lumière poussiéreuse dont les professionnels du verbe tamisent son ignorance crasse. Avec la sophistique, le langage était més-emploi et éloquence capiteuse, habilement maîtrisés et manipulés en vue d’aveugler et d’étourdir. Et Socrate, lui aussi, étourdissait ses interlocuteurs, mais d’une toute autre façon, par un étrange alliage de syllogismes, de magnétisme et de démonisme.

10. N’assiste-t-on pas à une adsorption du politique dans la communication, et la réduction du discours au speach, à la disparition de la philosophie politique à l’avantage aussi des « contraintes de gestion » et d’une iconolâtrie du concret (en témoigne le slogan réac Ducon ! Ducon ! du Concret ! Non ! Non ! Non ! à l’art abstrait !) ? La substitution encore des visuels instantanés de l’actualité, à laquelle il faut réagir dans la fièvre et l’attentisme, aux visions du monde qui requièrent des développements à l’opposé des simplifications grégaires et des clips infos sémillants. L’ère des communicants dessine la condition contemporaine de ceux qui, à défaut, d’avoir quelque chose à vendre, ont principalement pour activité professionnelle la vente d’eux-mêmes à travers la capitalisation d’idées pompées ou agglomérées en resucées. Les convictions se bornent de plus en plus à « un savoir se vendre » à des électeurs preneurs ou pas d’une offre politique porteuse, c’est-à-dire directement rémunératrice pour ces électeurs-cible au lendemain des échéances électorales, où ces derniers auront déposé un bulletin dans une fente qui fait l’entremise entre des emmanchés et des emmancheurs. Le cynisme roublard de l’époque, le désabusement patelin suivent de près l’émergence de cette nouvelle doxa contaminant la vigilance de l’électeur moyenné, qui ne discernerait plus qu’entre les bons et les mauvais communicants, dès lors qu’il est question d’offre politique, désolante locution utilisée même à Gauche aujourd’hui.

11. Dans le contexte des communicants, une faute politique est interprétée aussitôt comme une « erreur » de communication, à laquelle il est possible de remédier par un correctif d’image, comme on ravise les fantômes. L’objectif des communicants est lié au pouvoir d’une image qui crédite ou discrédite, l’image que l’on veut donner au gré des circonstances. Cette image se fabrique en coulisses après consultation des sondages lesquels, oscillant entre bonne et mauvaise image, fourniront de précieuses indications utiles à un redressement optique de l’opinion. L’effet d’image arme tous les artifices maîtrisés de l’attitude ajustée aux attentes des clients : paraître naturel, spontané, plus moral voire irrévérencieux, sportif, rarement sexuellement dépravé (dommage), Rock n’Roll, féminine...

Et dans ce flux continu de messages et de visuels déversés en cascades à l’attention des consciences spamées à force d’être accrochées, chacun attend sa minute de gloire. Or il y a tellement de gens célèbres aujourd’hui que plus personne ne les connaît. A ce point où les personnages les plus originaux et les plus talentueux s’emploient à « neiger sur leurs pas » comme disait Debord, et à se rendre anonymes en affichant à leur place des célébrités postiches ou des figures potiches.

12. Grande aussi est la confusion entre la communication et l’expression, au point que les discours et les convictions se calibrent selon les contingences et les opportunités du moment, comme des pétales de fleurs jetées au vent retombent sur un parterre de concitoyens médusés par le chaud et le froid, subissant l’inversion martelée du vrai et du faux dans le cadre de ce qui ressemble non plus à des débats contradictoires, mais à des argumentations chaloupées, faute de ne jamais devoir trancher une question, en promouvant une dialectique escamotée qui consiste à concilier les inconciliables (procédé dont n’usent jamais les Chinois j’en suis désolé !).

Avec la politique d’images tout se tient et se résume à la surface d’un signe racoleur qui rassemble autour de « valeurs » dont le sens tombe sous l’évidence. Ces valeurs sont ces plus petits dénominateurs communs à partir desquels les braves gens se représentent un univers à leur mesure, implorant toutes les nécessités et les insatiétés par lesquelles l’humanité tutoie encore la pénurie au sein même de la société de surconsommation ; et à l’invocation desquelles également les maîtres concèdent en retour quelques avantages sociaux berçant la majorité dans l’illusion que la République a mission de se porter à leur secours. Mais pas trop cependant, car le démuni a tôt fait de se conduire en enfant gâté dès qu’on lui octroie des avantages sans contrepartie, et il doit mettre à contribution sa force de travail, laquelle reste le critère à partir duquel chacun fait la preuve de son utilité sociale.

Dans un film de Pierre Etaix, Pays de Cocagne, un quidam interrogé sur ce que lui inspire la publicité répond : « Eh bien c’est bien c’est utile si cela aide à vendre ». Et à une autre question : « que pensez-vous de la vague d’érotisme qui déferle sur la France » : « Vous dîtes comment ? E-ro-tisme ? Je ne comprends pas le mot, je n’ai pas eu mon certificat d’études, mais sans doute, je pense qu’il faut des limites quand même. » N’est-ce pas beau les malentendus ?

Yovan Gilles