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Numéro 5
Entretien avec Agnès b.
Par Les Périphériques vous parlent |
Agnès b. est responsable d’une entreprise de création de vêtements. Il nous semble que sa politique d’entreprise traduit sa volonté de "sortir de l’idéologie de la compétitivité", qui soutient l’esprit de la manifestation cum petere pour des États du Devenir. Elle a accepté, d’ailleurs, d’y collaborer. À l’encontre de toutes les prescriptions en vogue du néolibéralisme triomphant, Agnès b. se refuse d’oublier "la responsabilité sociale" de l’entreprise. Une telle démarche peut paraître d’une certaine façon singulière, au moment où l’entreprise, ne s’estimant responsable ni du chômage, ni de l’exclusion, se dédouane en invoquant les effets pervers de la mondialisation, ou quand sa lutte contre l’exclusion se réduit à la création d’emplois au rabais, sous-payés, d’emplois serviles, sans avenir. Nous publions ici quelques extraits d’une discussion que nous avons eue avec elle dans ses locaux.
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Les périphériques vous parlent : Selon la plupart des responsables politiques et économiques, l’impératif de compétitivité - élimination par chaque entreprise de ses concurrents pour la conquête de parts de marché - s’imposerait comme la seule politique possible voire comme la condition même de la survie de l’entreprise. Dans cette optique, être compétitif pour une entreprise revient à diminuer ses coûts de production avec pression sur les salaires et réduction des personnels. À l’inverse, il nous a semblé que votre démarche témoigne d’une autre manière d’entreprendre. Pourriez-vous nous dire en quoi elle consiste ?

Agnès b. : Je refuse la compétitivité, car c’est ce qui crée du chômage et étrangle plein de gens. Beaucoup d’entreprises ne s’axent que là-dessus, elles pratiquent une politique des prix bas pour faire toujours plus de profits et écraser le voisin. L’État a déclaré avec cynisme, il y a maintenant vingt ans, que l’industrie du textile en France était périmée, nous en subissons encore les conséquences, aujourd’hui. Des régions entières sont sinistrées. Il existe un savoir-faire que j’estime très précieux, qu’il faut ne pas laisser se perdre. Je me bats à ma manière, c’est-à-dire que je ne délocalise pas. Je continue à faire fabriquer en France, mais c’est difficile de tenir. Bien que je me sente très concernée par tout ce qui se passe ailleurs, dans le Tiers Monde en particulier, je n’aime pas l’idée que l’on puisse faire travailler des gens, voire des enfants, dans des conditions souvent inhumaines, sans aucune garantie, j’ai pu le constater de mes yeux au Maroc, par exemple. Je me sens une responsabilité par rapport au fait de procurer aux gens qui travaillent des garanties, une sécurité sociale, de quoi vivre décemment. Bien sûr, je sais qu’en refusant aussi catégoriquement la délocalisation, je risque d’aller dans le sens de ceux qui défendent une France protectionniste. J’insiste là-dessus, en m’opposant à la délocalisation, je fais un choix personnel que je nuancerai en ajoutant que je suis profondément hostile à toutes les théories racistes et xénophobes qui utilisent l’argument de la délocalisation à leur compte. Si je défends ce savoir-faire en matière de fabrication de vêtements, c’est parce qu’il me semble tout à fait unique et parce que j’espère que d’autres puissent en profiter et que, réciproquement, ici en France, nous puissions profiter des multiples savoir-faire venus d’ailleurs.

PVP : Quand l’entreprise délocalise, elle se justifie en invoquant les contraintes écononomiques, et en affirmant qu’il y va de la survie de l’entreprise.

Agnès b. : Je ne crois pas qu’une entreprise pour survivre ait besoin de délocaliser ; c’est avant tout pour accroître ses profits. La délocalisation c’est un mot pudique pour ne pas dire licenciement, comme on dit « malentendant » ; pour dire sourd ; il y a aussi l’expression terrible dégraissage d’entreprise. C’est vrai que le pouvoir d’achat a globalement diminué, du moins, les raisons de l’achat ont changé : on n’achètera plus un tee-shirt à 200 F si on le trouve moins cher ailleurs. On est beaucoup plus dans l’être que dans le paraître qui caractérisait les années 80, ce qui produit une certaine difficulté à se redimensionner, à revenir à la vie. Même ici, chez moi, il y a des gens qui sont pour délocaliser. Je le refuse, je pense qu’on doit pouvoir dialoguer avec les fabricants français pour pouvoir continuer à produire des vêtements sans pratiquer une politique de prix bas qui les étranglent. Nous avons toute une tradition en matière de fabrication de vêtements en France, c’est quelque chose que l’on sait faire. À mes yeux, il y a une cohérence entre le fait que les vêtements soient faits ici, et ce que je suis, ce que je sais faire, ce que j’aime faire...

Cela dit, il ne faut pas cesser d’investir, une entreprise qui n’investit pas, qui stagne, est une entreprise qui ne peut que régresser. J’essaye, autant que possible, de garder cet équilibre. Je n’ai jamais fait ça pour m’enrichir, je pense que l’entreprise a des responsabilités, des responsabilités vis-à-vis des gens qui y travaillent autant que vis-à-vis d’elle-même. Il n’y a pas que des chiens dans les entreprises, il y a plein de gens qui essayent de faire ce qu’ils peuvent pour tenir debout !

PVP : Quelle consistance donneriez-vous à la notion de richesse humaine, notamment dans le cadre de l’entreprise, à une époque où les logiques comptables s’imposent au détriment des femmes et des hommes ?

Agnès b. : L’une de mes préoccupations majeures est la prise en compte de la diversité des personnes qui travaillent ici. Pour moi, la richesse ici est avant tout humaine. Elle est dans la qualité des échanges entre nous : il y a quand même vingt-sept ethnies qui travaillent quotidiennement ensemble, nous apprenons à nous connaître. On n’embauche pas à partir de profils professionnels rigides et prédéfinis, mais les gens viennent travailler par cooptation, pour leurs qualités personnelles. Je veux que les gens aient du plaisir au travail, c’est humain, c’est ça qui m’intéresse. Tout ce que l’on peut faire, on le fait : il y a le treizième mois, c’est l’entreprise qui paye le RDS, il y a des voyages, des fêtes.

PVP : Depuis la création de votre entreprise, il y une vingtaine d’années, vous n’avez jamais dérogé aux positions qui font de vous un cas atypique dans le monde du stylisme. Par exemple, vous n’avez pas de bureau ou de stratégie de marketing.

Agnès b. : Oui, il n’y a pas de marketing ici, je n’ai jamais fait de publicité. Je pense que la publicité et la télévision changent les gens, les rendent ignorants et inconscients, je n’ai pas oublié les recommandations de mai 68 sur la question. On a toujours été soutenus par les magazines, le bouche à oreille a également fait beaucoup. Pour ce qui en est du vêtement, je ne le vois pas comme un signe de reconnaissance sociale de même que je me méfie de l’effet de mode. Je veux faire un vêtement à travers lequel on est soi-même. J’essaie de m’effacer derrière ceux qui portent mes vêtements. Nous habillons des gens très différents, de toutes les générations, je fais aussi des vêtements que les hommes et les femmes peuvent porter indifféremment. Quand je les conçois, j’essaie toujours de faire attention au prix. Il y a un rapport qualité/prix que je m’impose de respecter parce qu’un vêtement doit pouvoir être conservé longtemps. Mon objectif n’est pas de créer une mode trop mode qui devienne très vite hors mode.

PVP : Pouvez-vous nous dire ce qui vous amène à participer à l’élaboration de des trois journées sous le signe d’un chercher ensemble ?

Agnès b. : Je n’aime pas du tout ce qui se passe aujourd’hui, c’est un moment où il faudrait beaucoup d’imagination et de générosité au pouvoir, il n’y a ni l’un ni l’autre, il n’y a aucune imagination, aucune intelligence, aucun cœur. Cette manifestation, tout le monde a à y gagner. Cela m’intéresse, ça intéresse les gens d’ici, tout ce qui peut ouvrir des portes, faire circuler les idées, je trouve ça passionnant. Cela me fait même plaisir que vous me le demandiez, ça me fait plaisir que vous ayez envie de le faire avec nous, je pense qu’il faut tout échanger.

Agnès b. nous a montré un tableau comparant le coût salarial d’une minute de travail dans l’industrie textile de plusieurs pays. En France, cette minute revient à 0,63 F, au Portugal, à 0,39 F, au Maroc à 0,08 F, et à Madagascar à 0,02 F. Pour un fabricant, ce serait donc « 30 fois plus rentable » d’aller à Madagascar que de rester en France ; s’il le fait, on peut aisément supposer qu’il ne va pas baisser le prix du produit proportionnellement à l’économie qu’il fait.