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Numéro 13
Devenir des fondateurs...
Plaidoyer pour un Guerrier de l’Imaginaire
Par Patrick CHAMOISEAU, Christopher YGGDRE |
Avec l’idée de la littérature prônée par Patrick Chamoiseau, nous sommes à mille lieues des coquetteries des scribes professionnels, préoccupés seulement de glaner les quelques prix littéraires qui récompensent chaque automne les bons élèves du style et de la narration bien calibrée pour les ventes en librairie. Si tu veux être le produit de ta poésie commence par ne pas faire de ta poésie un produit, pourrait-on dire. Et c’est bien ce qui se passe avec la créolité, qui se déploie en combats à mener par un guerrier de l’imaginaire à venir, qui joue sur la corde de la vie plutôt qu’il ne tire sur le nerf de la guerre.
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EXTRAIT

(...) Les périphériques vous parlent : Vos travaux sur la créolité vous amènent à adopter une position toute particulière sur la diversité, l’identité multiple, le multilinguisme. Ressentez-vous comme un danger important la constitution d’une langue et d’un code unique et dominant, à sonorité anglo-saxonne, qui est le marketing ? N’est-ce pas un code marketing hégémonique qui formate la pensée, appauvrit l’imaginaire, standardise les pensées ?

Patrick Chamoiseau [1] : Je crois que ce qui domine le monde, ce code technico-commercial dont vous parlez, ce n’est pas l’anglais, ce n’est pas la langue de Shakespeare Je sais que la langue de Shakespeare est la première à souffrir de cette domination. L’enseignement que je tire, c’est qu’à chaque fois qu’une langue se trouve en position hégémonique, chaque fois qu’une langue a organisé autour d’elle le grand silence des autres langues, des dialectes, des parlés, elle entre dans un processus d’appauvrissement absolument effrayant.

Ce code technico-commercial qui domine le monde, et que tout le monde s’empresse d’apprendre dans les écoles, dans les collèges, suscite paradoxalement le désir du mystère des langues, du mystère des langages, du mystère des parlés. On n’a jamais eu dans le monde autant de revendications pour de petites langues, pour de petits espaces linguistiques. Il faut toujours penser le monde à mon avis, avec la formule d’Héraclite qui associait les contraires : la lumière augmente l’ombre, la lumière en progression augmente l’épaisseur de l’ombre, chaque fois qu’il y a vitesse, il y a aussi accélération de l’entropie et de l’immobilisation. L’hégémonie linguistique, la constitution d’un code technico-commercial appauvrit l’ensemble, la superstructure, mais favorise le grouillement, la richesse des langues qui sont en dessous. Ici, en Martinique, pour ce qui est de la littérature, nous avons vécu ce drame linguistique entre langue créole et langue française, nous avons voulu choisir la langue créole, en nous disant que la langue française est la langue dominante, il nous fallait avoir l’authenticité de la langue créole. Finalement nous en sommes revenus, en nous disant que l’histoire, de manière douloureuse et attentatoire, nous avait donné deux langues, et que désormais dans nos esprits il y avait ces deux espaces linguistiques, et que la richesse finalement, notre chance, était d’avoir ces deux espaces-là, à condition bien sûr de les équilibrer, et de jouer avec eux de manière équivalente et non pas disparaître dans la langue dominante ou à l’inverse dans les structures de la langue dominée, au prétexte qu’elle serait dominée elle devrait être idolâtrée. L’idolâtrie de la langue dominée, ou l’idolâtrie de la langue dominante provoque les mêmes dessèchements. (...)

[1] Ecrivain martiniquais, éducateur au Tribunal pour Enfants de Fort-de-France, a écrit avec Jean Bernabé et Raphaël Confiant : Eloge de la Créolité (Gallimard), dernier livre paru : Ecrire en pays dominé (Gallimard).