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Numéro 17
Kaffir
Par Soeuf ELBADAWI |
La situation post-coloniale de l’archipel comorien brouille l’image commode d’un rapport tranché entre dominants et dominés. Le mercenariat qui a longtemps infecté les Comores ces vingt dernières années, propageant dans les esprits la confusion totale entre intérêt privé et intérêt général, a imprimé à ce pays des mœurs sociales qui rendent impossible encore aujourd’hui la définition d’un bien commun dans un cadre démocratique. A travers l’histoire récente des Comores, Soeuf Elbadawi déconstruit également les mécanismes mentaux de la revendication identitaire qui n’est pas néanmoins parvenue à effacer cette pratique séculaire de la relation chère à Édouard Glissant.
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Extrait

(...) TOPOGRAPHIE D’UNE DEPOSSESSION INTERIEURE

Les périphériques vous parlent : Dans un de tes textes paru dans la revue Africultures, tu évoques la fragmentation identitaire des Comores, en particulier, tu écris que les Comoriens vivent leur identité en hésitant cependant à la formuler. Peux-tu évoquer pour nous ta perception de la situation comorienne à la lumière de cette "quête identitaire" par ailleurs problématique dans son énonciation même ?

Soeuf Elbadawi [1] : J’éprouve parfois comme beaucoup d’autres de mes compatriotes la sensation d’appartenir à un petit pays complètement démuni face aux maîtres de ce monde. Par moment, cela vire même au complexe. Être le produit d’une histoire qui nous a toujours échappé engendre en nous de la gêne. Un sentiment lié à la conscience du colonisé, du dominé, voire de l’arrière-petit-fils d’esclave. Un sentiment qui nous rend plus fragiles dans notre relation à l’Autre. La colonisation en l’occurrence n’est pas seulement une histoire de conquêtes avides pour une mainmise sur des matières premières, qui serait doublée d’une volonté impériale.

L’histoire de la colonisation épouse également les contours d’une dépossession intérieure : les colons ravissent aux peuples colonisés leur histoire et leur en inventent une autre, factice, à leur mesure. Ce processus génère de l’amnésie en nous et autour de nous. Le résultat le plus immédiat étant que l’on ne sait plus qui on est. Et parce qu’on ne sait plus qui on est, on ne sait plus ce que l’on veut, tant et si bien qu’il devient impossible de se révolter contre sa condition. Avoir ce que j’appelle le "complexe du petit pays", c’est avoir conscience de tes faiblesses au point de renoncer à tout ce qui t’est cher, y compris à ta propre dignité, par peur et par fatalisme. Et la domination coloniale explique cette situation ressentie par bien des Comoriens aujourd’hui.

En le disant, je ne cherche pas du tout à désigner un bouc-émissaire bon marché. Il s’agit là d’une réalité indiscutable. Il est clair pour moi que toute relation de domination implique un consentement, aussi silencieux soit-il, chez le dominé. L’esclave est également responsable de sa lâcheté devant le maître. On connaît la chanson. Néanmoins, on sait à qui incombe la responsabilité primordiale, d’où vont découler toutes les irresponsabilités et tous les renoncements ultérieurs à la situation de soumission originelle.

Nous sommes donc le produit d’une colonisation qui passe notamment par les esprits. Cette colonisation est la suite logique de la volonté de possession des nations les plus puissantes. En ce qui nous concerne, c’est la France qui mène le jeu. Et le résultat est que nous traînons sans cesse avec nous ce complexe d’infériorité, ce sentiment de "petit pays", qui se nourrit d’un tas de représentations forgées par le dominant, laissant supposer que nous sommes des peuples sans Histoire. Des peuples en réalité qui n’existent que par la grâce et la volonté des pays que l’on dira "majeurs", pour prendre un raccourci. Des peuples qui n’ont finalement rien à apporter au monde. Je pense à ce "nos ancêtres les Gaulois", que nos aînés ont tant appris et répété à l’école du "blanc" dans les années de colonisation française "officielle" et qui symbolise un déni de nos origines, visant à nous façonner à l’image des maîtres, lesquels maîtres ont tenté par là de faire de nous leurs créatures. (...)

[1] Journaliste, opérateur culturel aux Comores ; fondateur de l’espace de création Washkoink. Collaborateur de la revue Africultures et co-auteur d’un essai sur la situation politique comorienne intitulé Maandzish n° 3 (petites histoires comoriennes) aux éditions Komedit.